Il fallait bien que cela arrive : après avoir habillé les femmes de robes dont la vocation première est d’avoir l’air de coûter plus cher que le vol lui-même, Elie Saab s’attaque désormais à la cabine d’un Bombardier Global 8000, comme si le ciel n’était qu’un autre podium à conquérir, avec moins de flashs, mais davantage de champagne. Première collaboration de Bombardier avec une maison de luxe, l’affaire a tout du geste très contemporain, celui qui consiste à transformer un objet de performance en cocon de désir, puis à expliquer avec un calme d’orfèvre qu’il s’agit simplement d’“élever l’expérience client”. C’est charmant. C’est aussi une manière élégante de dire que, désormais, même la vitesse a besoin d’un styliste.
Bombardier, référence absolue du jet privé d’exception, s’associe donc à Elie Saab pour imaginer un aménagement intérieur inédit du Global 8000, l’avion civil le plus rapide du monde depuis le Concorde, ce qui n’est pas rien pour un appareil déjà bardé d’arguments comme le confort exceptionnel, l’altitude cabine la plus basse du secteur et des performances capables d’atterrir là où d’autres se contenteraient de rêver. Éric Martel, PDG de Bombardier, rappelle que ce modèle dispose déjà de tout ce qu’il faut pour flatter les clients qui ne veulent surtout pas qu’on leur rappelle qu’ils volent ; la collaboration avec Elie Saab vient simplement s’assurer que, même suspendus entre deux continents, ils continueront à avoir l’impression d’habiter un catalogue de haute tenue.
Bombardier Global 8000 : la cabine luxe signée Elie Saab
La cabine imaginée par Elie Saab se décline dans un vocabulaire on ne peut plus fidèle à la maison : beiges, ivoires, gris doux, bronze, surfaces lumineuses, matières nobles, textures enveloppantes, finitions effet marbre. Autrement dit, tout ce qu’il faut pour donner à un avion l’apparence d’une suite privée où personne n’a à lever la voix, ni même les sourcils. Le résultat est épuré, sophistiqué, résolument élégant, avec cette fausse modestie du très luxe qui prétend ne pas en faire trop alors qu’il a visiblement réquisitionné le service complet du trop.
Le Global 8000 se déploie en trois zones fluides, organisées autour d’un vaste salon central avec un large divan, ce qui est une façon assez nette de dire que l’avion ne veut plus seulement transporter des passagers : il veut les faire croire qu’ils vivent déjà ailleurs, dans un endroit plus calme, plus beau, plus cher, et surtout plus loin de la file d’attente. À bord, les parois, les sièges et les canapés sont habillés dans une palette neutre qui évoque davantage un hôtel particulier qu’un fuselage, comme si le mot “cabine” avait été jugé un peu trop vulgaire pour ce qu’il convient désormais d’appeler un salon volant.
Luxe aérien et art de vivre selon Elie Saab
Elie Saab Jr. parle d’une collaboration pensée “dans un esprit haute couture”, où chaque matériau et chaque détail sont sublimés pour exprimer le luxe, la précision et l’excellence du design. La formule est impeccable, presque trop, mais elle a le mérite d’être honnête sur le fond : on ne vend pas ici un simple intérieur d’avion, on vend l’idée que le voyage lui-même peut devenir un prolongement naturel de l’art de vivre. Ce qui, traduit en langage moins diplomatique, signifie qu’il faudrait désormais presque s’excuser de voyager dans un appareil qui n’a pas le bon goût d’être moche.
Le plus amusant, dans cette affaire, c’est la manière dont le luxe s’acharne à faire oublier sa propre matérialité. Le Global 8000 d’Elie Saab ne veut pas seulement être confortable, il veut être irréprochable, enveloppant, harmonieux, presque silencieux dans sa volonté d’impressionner. Il ne s’agit plus de prendre l’avion, mais d’habiter une parenthèse au-dessus du monde, où le mobilier semble conçu pour calmer l’existence et où la vitesse devient une excuse pour faire plus chic que les autres.
Au fond, Bombardier et Elie Saab viennent de réussir l’opération la plus classique et la plus efficace du luxe contemporain : prendre un objet technique, le délester de tout ce qui pourrait rappeler la mécanique, puis le recouvrir d’une politesse esthétique si parfaite qu’on finit par oublier qu’on est en train de voler. C’est brillant, bien sûr. C’est aussi très révélateur de notre époque : même le ciel n’échappe plus à ceux qui veulent y installer un salon.


