Jonk, un nouveau regard sur le monde

Le journal est encore posé sur la table du salon. Le rideau est à moitié ouvert. Peut-être pour ne pas réveiller les enfants ? Quelques-uns de leurs jouets sont éparpillés sur le canapé. Une paire de sandales, d’un rose ancien, se perd parmi la poussière et la peinture du plafond crépitant qui menace de s’effondrer sur elle. Les draps des lits sont défaits comme s’ils attendaient d’être changés. Un gilet est posé sur la chaise du salon. Un livre est corné à la page vingt-deux. Le frigo est ouvert. Les photos de famille prennent la poussière sur l’ancienne commode de l’entrée. En effet, cette description représente le spectacle d’une vie quotidienne. Pourtant, plus rien de ce foyer ne se répétera. D’ailleurs, les enfants et les parents sont partis depuis déjà bien longtemps.

Ce sentiment d’arriver juste après que tout le monde soit parti, ce sentiment que quelque chose nous échappe, c’est un sentiment propre à l’urbex. L’art de se projeter dans une réalité qui n’est pas la sienne mais qui pourtant nous évoque la nostalgie de ces moments révolus. Depuis, les fougères entrent par les deux fenêtres du salon. De la mousse s’infiltre à travers le plancher en bois sur lequel les enfants dansaient autrefois. Quelques marguerites dans la chambre des parents. Connu sous le nom de Jonk, le photographe de lieux abandonnés explore des espaces urbains oubliés (urbex).

La photographie, un outil de transmission

En effet, sa passion pour la photographie lui permet de comprendre l’homme en relation avec la nature. Porteur d’une conscience écologique importante, le photographe a le désir d’éveiller les consciences des hommes face au changement climatique. Comme l’écrit le photographe et écologiste Yann Arthus-Bertrand : « il souhaîte montrer à quoi ressemblerait la nature si l’homme devait disparaître. » (Préface de Naturalia II, 2021). De fait, fasciné par l’impact du temps sur la nature, Jonk est connu à l’international. Exposant dans les plus grandes galeries du monde, il est une référence par excellence de l’exploration urbaine.

Depuis 2018, Jonk épingle des lieux ou plutôt ce qu’il en reste. Passionné par les vestiges, Jonk entreprend, dès la publication de Wastelands (2018), une série de livres retraçant ses explorations. Il poursuit ensuite par la collection des livres Naturalia (2018-2024). En 2019, le photographe publie Baïkonour : vestiges du programme spatial soviétique puis Goodbye Lénine et Spomeniks. Dès 2022, l’artiste se consacre à l’écriture d’Urbex Monde. Puis, en 2023, l’artiste se consacre à celle d’Après l’hiver et du Monde perdu. En 2025, il poursuit avec Urbex Black and White et, en 2026, Urbex Stories. Jonk publie très prochainement Lost Paradies aux Éditions Florentin. En effet, plus qu’un livre de luxe, c’est un véritable objet d’art.

La photographie : un moyen de garder en mémoire le lieu ?

Il est possible, en effet, de considérer l’exercice de la photographie dans l’urbex comme la tentative de préserver un patrimoine oublié. Les ruines sont des témoins de l’histoire et des traces d’un passé révolu. Ce qui semble particulièrement intéressant dans cette exploration, c’est la possibilité d’être présentement dans des lieux qui appartiennent au passé. L’urbex, est-ce une lutte contre l’oubli ?

Mais de quel oubli parle-t-on ? Est-ce la volonté de garder en mémoire de jolis endroits pour ne jamais les oublier ? De capturer des lieux qui, sans se l’expliquer, nous évoquent une émotion que l’on ne saurait nommer ? Ou encore, de faire prendre conscience de la force de la nature sur un territoire abandonné par l’homme ? Choisir ici n’est pas possible, car le photographe garde en tête ces éléments durant son processus de création.

L’univers soviétique, une source d’inspiration

Habité par la fascination et l’excitation de partir en quête de lieux inédits, Jonk part à la recherche des plus belles photos ! Parcourant plus de 50 pays, l’artiste découvre en profondeur l’univers soviétique, qui deviendra de fait une grande source d’inspiration et fera l’objet de plusieurs de ses projets. « Ce premier voyage a été une révélation, je m’y suis découvert une passion pour l’imagerie soviétique de par la quantité astronomique de vestiges de l’URSS que j’y ai trouvés : statues, posters de propagande, banderoles de slogans, fresques, etc… J’ai su dès ma première journée dans la zone, que j’y reviendrais vite, et de nombreuses fois. » D’après le site de Jonk.

En juin 2015, le photographe part en direction de Tchernobyl et y découvre le scaphandre d’une ville fantôme. L’artiste parvient à presque épuiser le lieu par son regard. Une atmosphère à la fois pesante du fait de sa tragédie et absolument stimulante, car elle attise la curiosité et le regard. C’est un endroit hors du temps, car il donne l’impression que ses habitants viennent de partir. Cela cause d’emblée un trouble dans les perceptions réelles et temporelles. Un trouble nettement plus grand apparaît à la vue des salles de classe délabrées, de quelques jouets pour enfants ensevelis sous les décombres, la poussière et les peintures effritées. Sans oublier les images de propagande soviétique et le parc d’attractions de Pripiat avec sa grande roue iconique.

Une conscience écologique présente dans chaque clic

Jonk, photographe des lieux abandonnés, donne un souffle et une présence à la nature qui, malgré l’homme, reprendra toujours ses droits. Pendant son voyage à Pripiat, il donne un sens assez fort à la végétation qui arpente les murs et pénètre dans de grands bâtiments, une végétation qui saura toujours s’élever et pousser malgré le ciment. Une nature que l’homme tente maladroitement de cacher.

« Enfant, j’ai vu un documentaire animalier qui m’a marqué à vie. Il portait sur la fonte des glaces et ses conséquences sur la vie des ours polaires. Je me souviens encore de cet ours qui peinait à nager pour trouver un morceau de banquise. D’après le Dr Haim Ginott, pédopsychologue, « les enfants sont comme du ciment frais, tout ce qui leur tombe dessus y laisse une trace. » Pendant toute ma jeunesse, à chaque fois que mon père ou ma mère faisait quoi que ce soit qui semblait mauvais pour l’environnement, je leur répétais cette phrase : « Attention, tu tues les ours ! ». Cette conscience écologique m’a rendu attentif à la Nature qui m’entoure. Parfois, elle s’immisce dans des endroits inattendus et revient occuper des lieux dont nous l’avions chassée. Elle est plus forte et, quoi qu’il advienne de l’Homme, Elle sera toujours là. » D’après le site de Jonk.

À l’initiative du photographe le 9 mars 2023, la galerie d’art de Jonk « Nature Forte » a ouvert ses portes dans le 10ᵉ arrondissement de Paris. Un événement important qui permet d’élever les consciences et d’ouvrir le regard sur des fragments de terres invisibles.

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