Il y a des actrices qui traversent les époques avec une élégance de reine déchue, qui portent sur leurs épaules fragiles le poids d’une carrière faite de triomphes et de naufrages, de rôles immortels et de scandales oubliés, qui incarnent à elles seules cette idée romantique et terrible du cinéma comme lieu de gloire et de perdition; Faye Dunaway est assurément de celles-là, cette femme de quatre-vingt-cinq ans qui a conquis Hollywood dans les années 1960, qui a dominé les années 1970 avec une intensité presque terrifiante, qui a basculé dans les années 1980 et 1990 avec cette dérive chaotique qui semble le destin obligé des grandes étoiles, et qui, le 8 septembre 2026, au 52ème Festival du cinéma américain de Deauville, a reçu le Deauville Icon Award pour l’ensemble de sa carrière, cette récompense qui ne dit pas seulement « vous avez été grande » mais « vous êtes encore là, intacte, majestueuse, inclassable, et le cinéma n’aurait pas été le même sans vous ». Le festival, dans sa déclaration, l’a saluée comme une « véritable icône dont l’influence dépasse largement le cinéma », et cette formule, loin d’être la rhétorique creuse des communiqués officiels, trouve en Dunaway une incarnation presque trop parfaite, presque troublante, tant elle a été non seulement actrice mais symbole, figure de style, objet de culte, cible de haine, inspiration pour des générations de cinéphiles et de créateurs qui ont vu en elle ce que le cinéma pouvait produire de plus beau et de plus dérangeant.
Faye Dunaway à Deauville: une icône de 85 ans qui émeut le festival par ses confidences
Ce qui frappe, en la voyant arpenter le tapis rouge deauvillais, c’est cette vitalité intacte, cette joie presque enfantine, cette affabilité qui tranche avec la réputation de diva difficile, de femme au caractère trempé, de professionnelle exigeante qui a marqué les esprits autant par ses talents que par ses exigences. À quatre-vingt-cinq ans, Faye Dunaway a évoqué ses souvenirs avec une émotion palpable, cette émotion qui fait dire aux journalistes qu’elle est « joyeuse et affable », comme si le temps avait adouci les arêtes, comme si la distance des années avait transformé les combats en anecdotes, les rancunes en tendresse, les drames en matière de souvenirs. On l’a vue à Venise quelques jours plus tôt, déjà en pleine lumière, déjà au centre de l’attention, cette femme qui semble avoir fait de sa présence scénique une seconde nature, qui sait que les caméras la regardent et qui leur offre, non pas la comédie de la jeunesse éternelle, mais la dignité de l’âge assumé, la beauté des traits marqués par l’expérience, cette élégance des grandes dames du cinéma qui ont refusé la chirurgie esthétique, le déni du temps, la course désespérée à une jeunesse qui ne revient pas. Et à Deauville, elle a reçu son prix avec cette grâce qui est peut-être son plus grand talent, cette capacité à transformer la cérémonie en moment de vérité, à faire pleurer l’assistance en évoquant simplement, avec des mots qui ne sont pas les siens mais qui deviennent les siens par l’émotion, ce que le cinéma lui a donné et ce qu’elle lui a rendu.
Le Deauville Icon Award n’est pas une récompense comme les autres: il ne récompense pas un film, une performance, une année, mais une vie, une oeuvre, une présence, cette accumulation de rôles qui ont marqué l’histoire du septième art et qui continuent de hanter les écrans, les rêves, les conversations des cinéphiles. Bonnie and Clyde, évidemment, ce film qui a changé le cinéma américain en 1967, où elle incarne Bonnie Parker avec une sensualité de prédateur, une violence douce, une folie calculée qui a fait d’elle l’anti-héroïne parfaite de la Nouvelle Hollywood. Chinatown, ce chef-d’oeuvre de Polanski où elle est Evelyn Mulwray, ce mystère ambulant, cette femme brisée par les secrets familiaux, par la corruption, par l’impossibilité de l’amour, ce rôle d’une complexité rare qui lui a valu une nomination aux Oscars et qui reste, pour beaucoup, son sommet artistique. Network, main basse sur la télévision, le film de Sidney Lumet qui lui a valu l’Oscar de la Meilleure actrice en 1977, ce portrait d’une directrice des programmes cynique, ambitieuse, dévorante, cette femme qui incarne la télévision comme monstre de l’ère moderne, avec cette célèbre réplique « I’m mad as hell and I’m not going to take this anymore » qui résonne encore comme un cri de révolte contre la société du spectacle.
L’influence de Faye Dunaway au-delà du cinéma: pourquoi Deauville célèbre une légende vivante
Mais ce n’est pas seulement pour ces rôles, aussi monumentaux soient-ils, que Deauville honore Faye Dunaway; c’est pour ce qu’elle représente au-delà, cette influence qui « dépasse largement le cinéma », comme le dit le festival avec cette justesse qui n’est pas seulement rhétorique. Dunaway a été une icône de mode, cette femme aux chapeaux impossibles, aux tailleurs impeccablement coupés, aux lunettes de soleil qui cachaient un regard trop intense pour être soutenu, cette silhouette qui a fait la couverture de tous les magazines, qui a inspiré les couturiers, qui a imposé une esthétique de la femme forte, indépendante, dangereuse, belle à faire peur. Elle a été une icône féministe, malgré elle et parfois contre elle, cette femme qui a exigé des rôles de femmes complexes, qui a refusé la réduction au sex-symbol, qui a lutté pour des salaires équivalents à ceux de ses partenaires masculins, qui a payé cher son indépendance dans une industrie qui préférait les complaisantes. Elle a été une icône de la culture pop, citée, pastichée, parodiée, révérée, cette présence qui hante les films de Tarantino, les séries télévisées, les clips de musique, les publicités, les défilés de mode, cette manière de bouger, de parler, de regarder, qui est devenue langage commun, référence obligée, modèle inatteignable.
Et puis il y a la chute, parce qu’une icône sans chute serait un mythe sans intérêt, et Dunaway a connu les siennes avec cette régularité presque classique des tragédies grecques: les échecs commerciaux des années 1980, le film Mommie Dearest qui devait être un triomphe et devint une catastrophe, cette performance outrancière qui a terni sa réputation et la transforma en objet de moquerie; les difficultés professionnelles, les rôles qui se font rares, les exigences qui passent pour de la divinité; les scandales personnels, les procès, les histoires de coups et de bousculades dans les hôtels, cette réputation de femme impossible qui a fini par la précéder et par la poursuivre. Mais Deauville, dans son choix, a fait l’impasse sur cette chute, ou plutôt l’a intégrée, l’a comprise comme faisant partie de la légende, comme le prix à payer pour l’intensité, pour l’exigence, pour cette façon de vivre le cinéma et la célébrité avec une passion qui ne connaît pas la demi-mesure.
On peut toujours discuter de la portée de ces prix d’honneur, de leur utilité, de leur sincérité, de cette manière que les festivals ont de célébrer les survivants, de réécrire l’histoire en omettant les épisodes gênants, de transformer les carrières chaotiques en parcours exemplaires. Mais avec Faye Dunaway, il y a cette évidence qui résiste à la critique: elle a été là, elle a incarné, elle a donné au cinéma américain des figures féminines d’une richesse et d’une complexité rares, elle a fait partie de cette génération d’actrices qui ont exigé que le cinéma les regarde autrement, qui ont imposé leur regard, leur intelligence, leur force, leur vulnérabilité. Le 8 septembre 2026, à Deauville, sous les applaudissements, avec peut-être une larme au coin de l’oeil, elle a reçu cette reconnaissance avec cette simplicité qui est le propre des grandes dames quand elles savent que le prix n’ajoute rien à ce qu’elles sont déjà, mais qu’il fait plaisir à ceux qui le donnent, et que faire plaisir, à quatre-vingt-cinq ans, est peut-être le dernier luxe d’une vie consacrée à émouvoir, à déranger, à fasciner. Faye Dunaway, icône dont l’influence dépasse le cinéma, a été célébrée comme elle mérite: avec des mots, des applaudissements, des larmes, et cette conscience partagée que l’on était en présence d’une légende qui, malgré tout, malgré les années, les échecs, les polémiques, continue de briller d’une lumière qui n’est pas celle des projecteurs, mais celle, plus rare, de l’art qui dure.


