Le légendaire réalisateur Fritz Lang est décédé il y a 50 ans

Il y a des cinéastes qu’on commémore avec des bouquets, et d’autres qu’on devrait plutôt invoquer comme des forces telluriques, tant leur œuvre a traversé le siècle en imposant des visions qui continuent de fissurer le présent. Fritz Lang appartient à cette seconde espèce, celle des grands architectes du trouble, et voilà cinquante ans, le 2 août 1976, qu’il s’éteignait à Beverly Hills, presque aveugle, comme si le monde avait fini par lui rendre la monnaie de ses cauchemars.

Ce n’est pas seulement un anniversaire rond que l’on célèbre ici, c’est la persistance d’un regard : celui d’un homme né à Vienne en 1890, passé par l’Allemagne, puis par Hollywood, et qui a laissé derrière lui une série de films si puissants qu’ils ont contaminé durablement notre façon d’imaginer la ville, le pouvoir, le crime, la technique et la manipulation. Lang n’a pas “fait” du cinéma, il a construit des mondes qui semblent encore tourner en sourdine sous nos écrans actuels, comme une machinerie secrète qu’aucune mise à jour ne parvient à désamorcer.

Fritz Lang et Metropolis : le futur en clair-obscur

S’il fallait résumer Fritz Lang en une image, ce serait peut-être celle d’un homme qui regardait l’avenir sans jamais lui accorder le moindre bénéfice du doute. Metropolis, chef-d’œuvre de 1927, demeure sans doute l’une des plus somptueuses hallucinations jamais produites par le cinéma : une ville verticale, l’utopie qui déraille, les machines qui dévorent les corps, la modernité qui promet le progrès avec la politesse d’un piège. À une époque où le cinéma muet pouvait encore se permettre de rêver sans explication, Lang a imposé une grammaire visuelle d’une précision quasi autoritaire, où chaque plan semble savoir qu’il raconte autant l’angoisse de son temps que la nôtre.

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est sa capacité à transformer la mise en scène en instrument de domination poétique. Chez lui, les foules se déplacent comme des masses soumises, les machines respirent presque, les décors parlent plus fort que les personnages, et il y a dans cette manière de filmer quelque chose de profondément moderne, au sens le plus inquiétant du terme : la conscience que le monde peut être parfaitement ordonné tout en restant foncièrement hostile. Pas étonnant, dès lors, que le film continue d’irriguer l’imaginaire contemporain, du design aux dystopies de studio.

Fritz Lang à Hollywood : le maître du film noir ne s’est jamais assagi

L’autre visage de Fritz Lang, c’est bien sûr celui du film noir, ce territoire moralement moite où la fatalité fume dans les ruelles et où les êtres s’abîment dans leurs propres obsessions. Exilé aux États-Unis après avoir quitté l’Allemagne nazie, naturalisé américain en 1935, il a retrouvé à Hollywood un terrain de jeu à sa mesure, même s’il dut composer avec une industrie plus normative, plus docile en apparence, et donc presque plus perverse dans ses compromis. Là encore, Lang n’a rien édulcoré : il a injecté dans le studio system une dose de ténèbres qui n’avait rien d’un accident.

De M le maudit à La Femme au portrait, de Règlement de comptes à Le Secret derrière la porte, il a fait du suspense une maladie de l’âme et du cadre une prison élégante. Ses personnages sont rarement libres, souvent piégés par leurs pulsions, leurs mensonges, leurs désirs ou les structures qui les écrasent, ce qui donne à ses films une actualité presque insolente : Lang filmait déjà l’époque des surveillance, des doubles fonds, des pouvoirs opaques, des foules manipulables, autrement dit, notre époque avant que nous ayons le bon vocabulaire pour la décrire.

Et puis il y a cette élégance sèche, presque cruelle, dans sa mise en scène : rien n’est jamais superflu, rien n’est jamais décoratif pour le simple plaisir du décor, tout sert à tendre le piège. C’est peut-être pour cela qu’il fascine encore autant les cinéphiles : parce qu’il n’a pas seulement inventé des images, il a appris au cinéma à ne pas mentir sur les structures de pouvoir qui l’habitent.

Cinquante ans après sa mort, Fritz Lang n’a rien d’une statue poussiéreuse qu’on réveille par convenance patrimoniale. Il reste un perturbateur de première classe, un moraliste sans sermon, un poète de la menace, et sans doute l’un des rares cinéastes dont les films donnent encore l’impression très désagréable, donc très précieuse, d’avoir été tournés demain.

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