Les femmes veulent que leurs partenaires les prennent plus en photo (et ceux-ci échouent à l’exercice)

Il existe, dans l’histoire de l’humanité, des conflits d’une gravité quasi shakespearienne : l’accès au thermostat, la dernière part de pizza, et surtout cette épreuve apparemment bénigne mais redoutablement corrosive qu’est la photo prise par le compagnon pendant les vacances. Sur le papier, l’exercice semble simple ; dans les faits, il accouche trop souvent d’un monument de médiocrité visuelle où le cadrage se perd, la mise au point s’évanouit, les jambes sont coupées, les yeux fermés, l’angle douteux et la dignité en vacances avec le reste.

Les chiffres confirment ce petit drame domestique. Dans une étude Instagram Husband menée auprès de plus de 1.000 jeunes Français en couple, 9 hommes sur 10 reconnaissent qu’être chargé de photographier leur partenaire provoque au moins une frustration ou une tension. Côté femmes, 78% disent avoir déjà été déçues ou agacées par une photo prise par leur conjoint, et 52% lui en ont fait le reproche ouvertement. Autrement dit, le problème n’est pas marginal : c’est un sport de couple, avec compétitions, remarques passives-agressives et reprises à n’en plus finir.

Photo de couple en vacances : le grand désastre du cadrage

Pourquoi tant d’hommes échouent-ils là où leurs partenaires espèrent un simple portrait acceptable, voire une image publiable ? D’abord parce qu’ils accordent souvent moins d’importance à la photo elle-même, comme si le souvenir suffisait, quand leur compagne attend déjà le souvenir optimisé, la version flatteuse, la matière première apte à finir sur Instagram sans passer par la case humiliation. La sociologue Johanna Dagorn le résume clairement : les hommes portent moins d’attention aux photos et pensent beaucoup moins à les prendre.

Ensuite, parce que la tâche est accomplie avec la même ferveur qu’une corvée de vaisselle imposée : sans enthousiasme, donc sans soin. Résultat, ils déclenchent trop vite, cadrent mal, oublient de redresser le téléphone, et s’étonnent ensuite que leur partenaire exige une deuxième, troisième, dix-septième tentative. Selon l’étude, 74% des femmes demandent à leur compagnon de reprendre plusieurs clichés avant d’en obtenir un jugé publiable, et 61% estiment prendre de meilleures photos qu’eux.

Il faut dire que la photo de vacances n’est plus ce petit souvenir innocent qu’on glissait autrefois dans un album jauni ; elle est devenue un objet social lourdement chargé, un mini manifeste de soi. Comme l’explique Armelle Solelhac, PDG de SWiTCH, agence de prospective et stratégie spécialisée dans le tourisme, à 20 Minutes, ces images servent à se raconter, à prouver que l’on a vécu quelque chose, à mettre en scène sa propre existence, surtout pour les femmes, qui postent davantage de photos d’elles sur les réseaux sociaux, parfois deux fois plus que les hommes.

Pourquoi les hommes prennent des photos moches : la science, l’angle et l’inattention

La science, évidemment, vient ajouter sa petite couche de mauvaise foi élégante. Une étude de l’université de Bristol, Men and women explore the visual world differently, montrait déjà en 2012 que les femmes observent davantage une photographie dans ses détails, tandis que les hommes la balayent plus rapidement, avec une lecture globale et expéditive. En clair : là où l’une voit les lunettes de soleil de travers, la lumière trop dure et le mollet oublié, l’autre voit simplement “une photo”.

À cela s’ajoutent des réflexes de prise de vue qui ne rendent service à personne. D’après une étude sur les selfies publiée en 2017, les femmes privilégient plus souvent un angle légèrement plongeant, qui affine le visage, agrandit les yeux et adoucit les traits, tandis que les hommes ont tendance à photographier en contre-plongée, un angle qui valorise souvent la mâchoire, les épaules, et, chez les autres, surtout les défauts les plus ingrates. Le compromis peut flatter un torse masculin ; il ruine fréquemment un portrait féminin.

Bref, le problème n’est pas seulement technique, il est aussi culturel. Les hommes photographient souvent comme ils regardent : vite, horizontalement, avec l’idée vague qu’on verra bien plus tard. Les femmes, elles, veulent une image qui tienne debout, qui raconte quelque chose, et qui les montre sous un jour où elles ne ressemblent ni à une victime de contre-plongée ni à une passante sortie d’un mauvais jour. C’est ici que commence la dispute, généralement après la sixième tentative, quand l’un soupire “ça ne lui va jamais” et l’autre pense, avec une justesse glaciale, que ce n’est pas le sujet, mais bien l’auteur du désastre.

Au fond, cette petite guerre du cliché dit beaucoup du couple contemporain : d’un côté, le fantasme d’un souvenir spontané ; de l’autre, l’exigence d’une image maîtrisée, presque éditorialisée. Et entre les deux, un homme qui croit avoir rempli sa mission parce qu’il a appuyé sur le bouton, et une femme qui, elle, sait très bien qu’un portrait raté peut saboter une journée entière.

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