Il y a des réalisateurs qui ne disparaissent jamais vraiment, qui s’éloignent juste un peu, comme ces amants capricieux qui vous laissent sur le seuil de la porte, un pied dedans, un pied dehors, et dont le silence devient plus éloquent que tous les discours du monde. Gregg Araki est de ceux-là, enfant terrible du cinéma indépendant américain, prophète désabusé de la Génération X, apôtre d’un cinéma qui sent la cigarette froide, le sexe brut et la révolte adolescente, et qui, après une longue retraite, plus ou moins avouée, plus ou moins assumée, revient avec un titre qui claque comme un fouet dans une nuit d’été : I want your sex. Un titre qui ne demande pas, qui exige, qui ne propose pas, qui ordonne, un titre qui résume à lui seul toute la philosophie d’un homme qui n’a jamais cru à la tiédeur des sentiments, à la pudeur des corps, à la chasteté des âmes.
Gregg Araki, le retour du prodige désinhibé du cinéma indépendant
Gregg Araki n’a jamais été un cinéaste comme les autres, il a toujours été un peu plus, un peu trop, un peu ailleurs, comme si la normalité était pour lui une insulte, une trahison, une faute de goût. Dans les années 90, il a signé des films qui ont marqué toute une génération, The Doom Generation, Nowhere, The Living End, des titres qui sentent la route, le bitume, la nuit, des films où les personnages errent comme des fantômes, où le sexe est une arme, une langue, une prière, où l’amour est une blessure qu’on porte fièrement, comme un trophée, comme une médaille. Et puis, il est parti, parti pour de bon, ou presque, laissant derrière lui une œuvre inachevée, une légende intacte, un public qui attendait, qui espérait, qui guettait le moindre signe, le moindre retour, la moindre trace.
Avec I want your sex, Araki ne revient pas pour faire dans la dentelle, il revient pour tout casser, pour tout brûler, pour tout reconstruire, avec cette rage intacte, cette urgence vitale, cette soif de vivant qui l’a toujours animé. Araki n’est pas là pour faire joli, il est là pour faire vrai, pour faire mal, pour faire du bien, pour réveiller les corps endormis, les cœurs engourdis, les âmes anesthésiées.
Un film-manifeste qui exhorte la jeunesse à se réapproprier le désir
I want your sex, c’est plus qu’un film, c’est un état d’âme, c’est une génération qui se reconnaît, qui se retrouve, qui se dit : Oui, c’est ça, c’est nous, c’est notre histoire, c’est notre désir, c’est notre rage, c’est notre soif. Araki ne fait pas de concession, il ne demande pas la permission, il ne s’excuse de rien, il prend la caméra comme un pistolet, comme un poing, comme un sexe, et il tire, il frappe, il pénètre, il va au cœur des choses, au cœur des corps, au cœur des âmes, sans détour, sans fard, sans filtre. Les personnages de son film sont des jeunes, des vrais, des bruts, des abîmés, des magnifiques, des paumés, des rebelles, des amoureux, des désespérés, des vivants, des morts-vivants, des fantômes de chair et de sang, qui cherchent l’amour comme on cherche une issue, comme on cherche une raison, comme on cherche un souffle.
Le sexe, chez Araki, n’est jamais gratuit, il est toujours politique, il est toujours révolutionnaire, il est toujours une arme de résistance, une façon de dire « Je suis là, je suis vivant, je suis présent, je suis entier, je suis moi, je suis nous, je suis nous contre eux, je suis nous contre le monde, je suis nous contre la mort. » Et c’est bien là tout le miracle de ce retour : Araki n’a pas perdu de sa superbe, de sa rage, de sa folie, il a juste pris le temps de mûrir, de digérer, de revenir, avec cette urgence intacte, cette soif de vivant, cette faim de désir, cette envie de dire aux jeunes : Aimez, vivez, baisez, n’ayez pas peur, n’ayez pas honte, n’ayez pas de complexes, jetez-vous dans la mêlée, prenez le monde à bras-le-corps, mordre dans la pomme jusqu’au trognon, jusqu’au sang, jusqu’à l’os.


