Après Brat, Charli XCX opère un tournant rock

On aurait pu croire Charli XCX condamnée à recycler jusqu’à la fin des temps l’acide vert de Brat, cette esthétique devenue si puissante qu’elle a fini par contaminer la pop culture entière comme un parfum trop fort dans un ascenseur. Mais non : sur Music, Fashion, Film, la Britannique ne se contente pas de prolonger la fête, elle la sabote avec un sourire en coin, en se payant le luxe d’un tournant rock qui n’en est pas vraiment un, ou plutôt qui se présente comme son imitation la plus brillante, la plus cynique, la plus pop aussi. Pas un disque de rock, donc, mais un très bel exercice de travestissement, où les guitares, les batteries et les poses de mauvais garçon passent à la moulinette Charli pour ressortir plus sexy, plus nerveuses, et surtout bien moins sérieuses qu’elles n’aimeraient l’être.

Charli XCX transforme le rock en accessoire pop

Le plus amusant, chez Charli XCX, c’est qu’elle n’a jamais besoin de dire qu’elle moque quelque chose : elle le fait avec une telle évidence qu’on en vient presque à s’excuser d’avoir compris trop vite. Dans Music, Fashion, Film, le rock devient un décor de cinéma de série B chic, un ensemble d’accessoires qu’on manipule avec assez d’ironie pour éviter le ridicule, et assez d’aisance pour éviter la révérence. Des guitares, oui. De la batterie, évidemment. Une tension, une saturation, une allure noire et blanche vaguement mythologique. Mais tout cela compressé, accéléré, découpé en mini-chansons qui durent à peine le temps d’une crise de dopamine. Charli ne convoque pas le rock : elle le met en scène, comme un vestige cool qu’on aurait retrouvé dans une chambre d’hôtel après une nuit un peu trop longue.

Le disque a d’ailleurs cette insolence assez rare de faire croire qu’il improvise alors qu’il calcule tout. Après l’ouragan Brat, Charli a raconté ne plus parvenir à écrire, comme si le succès lui avait momentanément grillé les circuits. Là où d’autres auraient répondu par un grand disque-monde ou une cathédrale pop à la Rosalía, elle choisit l’épure, les morceaux courts, les refrains qui mordent avant même d’avoir fini leur phrase. Résultat : chaque titre semble conçu pour se transformer en slogan instantané, en gimmick de soirée, en image virale avant même d’avoir atteint son deuxième couplet. Rock Music réduit le rock à un cri presque comique, SS26 transforme l’effondrement général en mot d’ordre fashion, et Wink Wink réussit à marier sexe, mode et autodérision avec une désinvolture assez délicieuse pour donner envie de lever un sourcil.

Music, Fashion, Film : le panthéon arty selon Charli XCX

La pochette elle-même est un petit chef-d’œuvre de calcul déguisé en caprice. Après avoir refusé le portrait glamour avec Brat, Charli s’offre ici un trio d’hommes devenus totems : John Cale, Marc Jacobs et Martin Scorsese, posés en noir et blanc dans une cuisine new-yorkaise comme trois reliques d’un vieux monde culturel qu’elle recycle à sa sauce. La sainte trinité “Music, Fashion, Film” a beau avoir l’air d’un manifeste, elle ressemble aussi à une opération de troc : un peu de prestige contre beaucoup de circulation algorithmique. Et le plus fort, c’est que ça fonctionne.

La présence de David Cronenberg en featuring sur No One Lasts Forever et celle de Vincent Cassel dans le clip de Camera épaississent encore cette ambiance de grand musée pop où les icônes vieillissantes servent autant de caution que de trophée. Charli ne les honore pas seulement : elle les déplace, les fait glisser dans un univers où la culture “sérieuse” doit accepter de se faire frictionner par la mode, le sexe, les réseaux et le second degré. On peut y voir un hommage, bien sûr. Mais on peut surtout y voir un braquage élégant, presque insolent, de la légitimité arty.

Ce qui reste le plus frappant, au fond, c’est l’absence totale de gêne avec laquelle Charli XCX traverse les genres, les époques et les codes sans jamais demander la permission. Elle prend le rock, le taille à sa mesure, lui met un peu de rouge à lèvres, beaucoup de vitesse, et le renvoie au public en lui disant, sans le dire vraiment : regardez, votre grand genre viril tient aussi dans un refrain de deux minutes trente. Et c’est précisément parce qu’elle ne joue jamais la réhabilitation sincère qu’elle est si convaincante. Charli XCX ne respecte pas le rock, elle le rend pop. Ce qui, à l’arrivée, est peut-être bien pire pour lui.

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