À l’occasion de la sortie de son essai consacré aux noces de la pop et de l’érotisme (Sexe & Musique, éd. Le Mot et le Reste), le journaliste pop et sexo Rosario Ligammari revient sur la naissance du premier véritable sex-symbol de l’histoire de la musique enregistrée. Déconstruction d’un mythe : non, Elvis n’a pas inventé la transgression érotique dans un élan de génie individuel. Ce sont les adolescentes du milieu des années 50, par leurs hurlements synchronisés et leur regard prédateur, qui ont façonné l’icône.
Dans votre ouvrage, vous abordez près d’un siècle de pop culture sous le prisme du corps et du désir. Mais avant d’analyser le « séisme Presley » , posons le décor : à quoi ressemblait l’érotisme musical avant qu’Elvis ne secoue son bassin ?
Rosario Ligammari : Il faut comprendre que le désir féminin de masse n’a pas attendu le Rock ‘n’ Roll pour exister, mais il s’exprimait sous des formes radicalement différentes. Prenez Rudolph Valentino dans les années 1920. C’est une icône cinématographique du muet. On est dans la contemplation romantique, le regard pénétrant, des poses étudiées. Valentino ne correspond d’ailleurs aucunement à l’idéal viriliste américain de l’époque : il est précieux, presque efféminé. Le public contemple une figure distante.
Dans les années 1940, Frank Sinatra franchit un cap avec les bobby-soxers. Pour la première fois, la jeunesse féminine s’impose aussi nettement comme une catégorie commerciale de la musique. Mais l’érotisme de Sinatra reste un plaisir d’écoute, un plaisir de la radio. C’est la culture du crooning : une voix confidentielle qui murmure à l’oreille, une adresse romantique et intime qui simule un dialogue privé. Sinatra incarne une vulnérabilité masculine polie. Son corps ne bouge pas, il n’est pas encore un spectacle sexuel brut.
Et c’est là qu’intervient le fameux « Elvis the Pelvis ». Qu’est-ce qui change fondamentalement avec lui ?
Rosario Ligammari : La grande rupture, c’est le spectacle du corps en mouvement. Avec Elvis, le désir devient une contestation corporelle, publique et collective. La presse de l’époque s’est empressée de qualifier cette hystérie d’accès de folie incontrôlé. Mais c’est une grille de lecture paternaliste. Comme l’analysait le psychiatre J.K. Thomas, dès lors que cette prétendue hystérie revêt une coloration ouvertement sexuelle, la société puritaine s’affole.
La réalité est bien plus intéressante : Elvis a été façonné en sex-symbol par le regard actif des femmes. Ces screaming girls ne sont pas seulement passives ; ce sont elles qui achètent les disques, remplissent les salles et arrêtent les concerts par leurs cris. Le déhanché d’Elvis et le cri de ces jeunes filles se sont inventés mutuellement.

Vous avancez une thèse presque provocatrice : Elvis n’aurait pas théorisé son jeu de scène, il aurait été « chorégraphié » par son public…
Rosario Ligammari : C’est exactement cela. Dans l’Amérique respectable des années 1950, une jeune fille ne pouvait pas verbaliser publiquement qu’un homme l’excitait sexuellement. En revanche, intégrer une foule d’autres femmes pour crier, pleurer et trépigner devenait socialement tolérable : le comportement était noyé dans un désordre collectif.
Elvis, sur scène, était un pragmatique. Il a très vite remarqué que certains gestes accidentels déclenchaient une montée immédiate de décibels : la jambe qui tremble, le bassin qui pivote, la contraction du torse, la descente accroupie suivie d’un redressement brutal. En bon performer, il a simplement testé, capté la réaction de la salle, et amplifié le geste. Les spectatrices ont dicté sa gestuelle. Ce n’était pas un spectacle pensé en amont dans une tour d’ivoire, mais un dialogue corporel en temps réel.
Elvis n’évoluait pas non plus dans un néant culturel. Quelles étaient ses influences en la matière ?
Rosario Ligammari : Il n’a évidemment rien inventé de toutes pièces : il a digéré les codes de la musique noire américaine, où l’érotisme scénique et les sous-entendus sexuels préexistaient largement. On peut citer Billie Eckstine, régulièrement enlacé et pris d’assaut par ses admiratrices dans un contexte pourtant marqué par la ségrégation, ou encore Wynonie Harris, dont la présence scénique hyper-sexuée visait explicitement à exciter le public féminin. Elvis a importé ces dynamiques corporelles dans la culture mainstream blanche.
Cette charge érotique a rapidement heurté l’Amérique conservatrice. Comment la censure a-t-elle paradoxalement aiguisé ce désir ?
Rosario Ligammari : C’est le grand classique du retour de flamme de la censure. En août 1956, à Jacksonville, un juge pour enfants a menacé d’arrêter Elvis si ses mouvements de scène étaient jugés trop suggestifs. Résultat ? Elvis a donné son spectacle quasiment immobile… en se contentant de remuer le petit doigt. Et la salle a explosé ! C’est à ce moment précis que le jeu de la lèvre retroussée et les micro-mouvements des doigts sont devenus des signatures. Quand vous interdisez le corps, le moindre millimètre de geste devient hautement érotique et transgressif.
L’excitation est devenue organique, voire épidermique. Deux lycéennes texanes, Georgiana Blaylock et Dolores Horms, se sont même gravé le nom « ELVIS » à même la peau, une forme précoce de scarification pour faire entrer l’idole physiquement sous la chair.
Cette appropriation physique par les fans est restée l’une des grandes marques de fabrique du King tout au long de sa carrière…
Rosario Ligammari : Absolument. Dans sa période Las Vegas, dans les années 70, Elvis essuyait sa sueur et son parfum avec des foulards autour de son cou avant de les jeter aux spectatrices. On n’est plus seulement dans l’image, on est dans l’échange de fluides, d’odeurs, dans la relique olfactive intime. Cela prolonge, sous une forme plus intime et charnelle, une dynamique déjà présente dans le merchandising à la fin des années 50, qui proposait des jupes imprimées à son nom : porter Elvis sur son corps, c’était une manière de manifester publiquement son désir sans avoir à prononcer un mot.
En quoi cet « accident » Elvis a-t-il ouvert la voie aux stars du rock et de la pop qui lui ont succédé ?
Rosario Ligammari : Elvis a prouvé qu’un homme pouvait transformer son propre corps en spectacle érotique pour le regard féminin. Il a ouvert la brèche où s’est engouffrée toute la pop musique. Les Beatles ont repris le flambeau du phénomène des screaming girls, mais en introduisant le concept du « menu à la carte » des boys bands : chaque fan pouvait choisir sa masculinité préférée.
Puis Mick Jagger a conscientisé ce qu’Elvis faisait de manière instinctive. Jagger, c’est le bassin hypermobile, la bouche expressive, la souplesse des jambes, mais avec une affirmation sexuelle adulte et assumée. Elvis avait l’air dépassé par ce qu’il provoquait ; Jagger contrôlait parfaitement la machine. Plus tard, Freddie Mercury ou David Bowie ont poussé le curseur vers une sexualité plus trouble, métamorphosant le corps masculin. Mais toute cette histoire commence en 1956, dans le vacarme assourdissant de quelques milliers d’adolescentes décidées à prendre le contrôle du spectacle.


