James Gray, prix d’honneur au festival de Locarno

James Gray repartira cette fois de Locarno avec un trophée, et pas n’importe lequel : le Pardo alla Carriera, prix d’honneur remis lors de la 79e édition du festival suisse. Après avoir quitté Cannes les mains vides pour la sixième fois, un record de fidélité à la déception que même les plus stoïques des cinéastes auraient pu trouver un peu cruel, le réalisateur américain va enfin recevoir une récompense à la mesure de son cinéma, sombre, élégant, obstiné, et d’une précision de joaillier qui semble parfois trop fine pour les jurys pressés.

Locarno honore James Gray et son cinéma américain

Locarno n’a pas choisi un faiseur de buzz, mais un auteur qui filme les blessures du rêve américain avec la persistance d’un romantique mal réveillé. Le directeur artistique du festival, Giona A. Nazzaro, va jusqu’à le qualifier de “dernier grand romancier du cinéma américain”, formule qui n’a rien d’excessif quand on regarde une œuvre bâtie comme une saga intime, nourrie par les souvenirs de la communauté juive russe de New York, les conflits familiaux, les loyautés déchirées et le crime organisé, ce grand décor national qui lui sert souvent de miroir moral.

Révélé à seulement 25 ans avec Little Odessa, Lion d’argent à Venise en 1994, Gray s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières du cinéma américain, ce qui n’est pas si mal pour un cinéaste qui n’a jamais eu l’air de courir après les modes ni les tapis rouges. Chez lui, la famille n’est jamais un simple fond de décor : c’est une zone de friction, de menace, d’amour mal placé, où chaque personnage semble faire de son mieux pour rater sa vie avec dignité. Avec The Yards, La nuit nous appartient ou Two Lovers, il a creusé cette veine avec une ferveur presque têtue, comme s’il voulait prouver qu’un film policier pouvait aussi être une tragédie sentimentale et qu’un drame intime pouvait, au passage, faire vaciller tout New York.

Paper Tiger et les grands films au programme de Locarno

Le prix d’honneur sera remis le 9 août, avant la projection en plein air de Paper Tiger, son nouveau film présenté à Cannes cette année en compétition. Le long métrage marque un retour au New York des années 1980 et suit deux frères happés par la mafia russe, avec Adam Driver, Scarlett Johansson et Miles Teller au casting. Autrement dit : du Gray pur jus, avec le goût des dynamiques familiales qui dérapent, des destins qui s’emmêlent et des villes qui semblent toujours sur le point d’avaler leurs habitants.

Locarno ne se contentera pas de saluer la nouveauté : le festival projettera aussi La nuit nous appartient (2007), plongée rugueuse dans la guerre entre policiers et mafia russe à New York, et Two Lovers (2008), chronique d’un homme partagé entre une voisine fantasque et la femme que sa famille lui destine. Le programme compose ainsi une petite radiographie de l’univers Gray : la loyauté contre le désir, la famille contre l’émancipation, la morale contre la survie, avec cette lumière mélancolique qui donne à ses films l’air d’avoir été tournés dans un crépuscule moral permanent.

Gray n’a pourtant jamais été prisonnier de son seul New York natal. Après Two Lovers, il s’est aventuré vers le film d’exploration avec The Lost City of Z, puis vers la science-fiction avec Ad Astra, avant de revenir à une matière plus intime avec Armageddon Time, récit autobiographique inspiré de son enfance dans le Queens au début des années 1980. Dans chaque virage, il a gardé la même obsession : raconter les promesses fracassées du rêve américain, sans grandiloquence mais avec une tendresse parfois désespérée pour ceux qui essaient de s’en sortir.

Le 79e Festival de Locarno, qui se tiendra du 5 au 15 août, offre donc à James Gray ce que Cannes lui a refusé cette année : une consécration, un hommage, et probablement un petit soulagement d’ego bien mérité. À défaut de trophée sur la Croisette, le cinéaste repartira au moins avec un prix qui ressemble à ce qu’il est devenu depuis longtemps dans le cœur des cinéphiles : un classique vivant, et un très grand raconteur de désillusions.

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