Zendaya en promo pour Christopher Nolan, c’était déjà un événement ; Zendaya en promo pour L’Odyssée avec des boucles d’oreilles fabriquées à partir de médaillons antiques vieux de près de 3 000 ans, c’est carrément devenu une polémique internationale, une mini-crise diplomatique entre tapis rouge et archéologie, entre method dressing et éthique du patrimoine, entre “c’est juste de la mode” et “nos artefacts ne sont pas des accessoires”. Fidèle à sa relation presque fusionnelle avec son styliste Law Roach, l’actrice a imaginé, pour la tournée promotionnelle du film, une série de looks inspirés de l’univers du long-métrage, mais l’un d’eux, porté lors d’un photocall à Londres le 6 juillet, vient de transformer une silhouette en débat : une robe immaculée Jacquemus évoquant Athéna, un foulard noué sur la tête, et, surtout, une imposante paire de boucles d’oreilles dorées qui ne seraient pas de simples créations contemporaines, mais bel et bien constituées de deux médaillons en or issus d’objets anciens, transformés en bijoux par le joaillier londonien Glenn Spiro.
Des boucles d’oreilles antiques au cœur d’une polémique sur le patrimoine
Les bijoux en question appartiennent à la collection “Materials of The Old World”, dont chaque création est réalisée à partir de véritables objets anciens provenant d’Afrique et d’Asie, mais la maison ne précise pas dans quelles conditions ces artefacts ont été acquis, ce qui, dans le contexte actuel, équivaut presque à lancer un pavé dans la mare en prétendant qu’il s’agit juste d’une mare décorative. Dans une vidéo Instagram, la journaliste britannico-afghane Shabnam Nasimi affirme qu’il ne s’agit pas de simples bijoux inspirés de l’Antiquité, mais de véritables disques anciens, en s’appuyant sur la description publiée par Barron London, propriétaire des pièces, qui les présente sur son site comme des médaillons en or fabriqués à partir d’objets découverts à Ziwiyé, un site archéologique situé dans le nord-ouest de l’Iran, datés du Ier millénaire avant notre ère. Cette mention renvoie au célèbre trésor de Ziwiyé, l’un des ensembles archéologiques les plus mystérieux du Proche-Orient ancien, découvert de manière fortuite par des habitants à la fin des années 1940, rapidement dispersé sur le marché des antiquités avant que des fouilles scientifiques puissent être menées, si bien que les chercheurs ignorent encore l’origine exacte d’une partie des objets qui lui sont aujourd’hui attribués.
Généralement daté entre le IXe et le VIIe siècle avant J.-C., le trésor rassemble des pièces d’orfèvrerie, des ivoires sculptés et des objets de prestige témoignant des influences artistiques des royaumes mède, assyrien, urartéen et scythe, et rien ne permet toutefois d’affirmer avec certitude que les boucles d’oreilles portées par Zendaya proviennent de ce trésor, leur provenance exacte n’ayant jamais été rendue publique, mais c’est précisément cette absence de traçabilité qui alimente aujourd’hui la controverse, transformant une paire de boucles en symptôme de tout ce qui cloche dans le rapport de la mode haute couture au patrimoine mondial : peut-on transformer des objets archéologiques en accessoires de tapis rouge sans poser de questions sur leur histoire, leur acquisition, leur légitimité morale ?
Method dressing, néocolonialisme et silence des protagonistes
Certains spécialistes saluent pourtant la démarche de Zendaya et de Law Roach : l’archéologue Annelise Bae s’est dite fascinée par ces boucles d’oreilles dans une vidéo publiée sur Instagram, y voyant l’illustration de l’intérêt grandissant des grandes maisons de joaillerie pour les bijoux antiques, à l’image de Cartier ou de Van Cleef & Arpels, mais sous sa publication, de nombreux confrères ont exprimé leur désaccord en commentaires, aujourd’hui désactivés, comme si le débat avait fini par devenir trop chaud pour être laissé en public. Une archéologue connue sous le pseudonyme de Dr. Z dénonce notamment les implications éthiques de ce type de créations : “Le marché noir des antiquités n’a rien de cool… J’espère que les célébrités et leurs stylistes cesseront d’encourager cette forme de néocolonialisme à l’avenir.” Une critique largement relayée par les internautes, comme l’a relevé le HuffPost : “Nos artefacts anciens ne sont pas destinés à être portés par n’importe qui”, écrit l’un ; “En tant qu’historienne iranienne : AHHHHHHH !!!”, réagit une autre ; “Moi-même archéologue, cela soulève de sérieuses questions éthiques”, peut-on également lire, pendant que d’autres estiment que cette mise en avant “contribue à alimenter le commerce illicite des biens culturels et fragilise le travail des spécialistes du patrimoine qui œuvrent à leur préservation”.
Pour l’heure, ni Zendaya, ni son styliste Law Roach, ni le joaillier Glenn Spiro, ni Barron London n’ont réagi publiquement à la polémique, ce qui, dans l’ère du communiqué immédiat, revient presque à reconnaître que le sujet est plus sensible qu’un simple accessoire de promo. D’un côté, on a une actrice qui pousse le method dressing jusqu’à porter sur ses oreilles des fragments d’histoire ancienne pour incarner une figure mythologique ; de l’autre, des archéologues, des historiens et des internautes qui rappellent que ces objets ne sont pas des décors, mais des témoins de civilisations, souvent issus de contextes de fouilles troubles, de pillages, de trafics, et que les transformer en bijoux de célébrité, c’est prendre le risque de banaliser un marché dont les conséquences sont loin d’être anecdotiques.
Au milieu, il y a cette question simple, presque gênante : jusqu’où peut-on aller dans la fusion entre mode et patrimoine avant de basculer dans l’appropriation pure et simple ? Zendaya, en Athéna moderne, a voulu incarner une déesse ; elle s’est retrouvée, sans le vouloir, au cœur d’un débat sur la légitimité de porter l’histoire du monde comme un accessoire, et tant que personne ne viendra expliquer d’où viennent vraiment ces médaillons, dans quelles conditions ils ont été acquis, et pourquoi il est acceptable de les transformer en boucles d’oreilles, la polémique restera ouverte, comme une oreille trouée qui refuse de cicatriser.


