Le jazz français vient de perdre l’un de ses aristocrates discrets, de ces musiciens qui ont traversé le siècle sans jamais crier, en laissant derrière eux une trace plus profonde que leur propre renom : René Urtreger, pianiste et compositeur, figure majeure de la scène hexagonale, est mort le 16 juillet à 92 ans, à Mortagne‑au‑Perche, emportant avec lui le souvenir d’une nuit mythique, celle où, en 1958, il a improvisé aux côtés de Miles Davis la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle. Annonce faite par son fils Philippe, lui-même musicien, ce décès ferme un chapitre essentiel de l’histoire du jazz européen, celui d’un homme surnommé “le roi René”, qui a côtoyé les plus grands, de Buck Clayton à Chet Baker, mais dont le nom restera à jamais associé à celui, plus célèbre encore, de Miles Davis.
Une nuit d’improvisation avec Miles Davis pour Ascenseur pour l’échafaud
René Urtreger rencontre Miles Davis à 22 ans, à une époque où le trompettiste américain commence à faire de l’Europe un terrain de jeu et de création, et il l’accompagne lors de plusieurs tournées, absorbant au passage cette leçon de style qui marquera toute sa carrière : l’art de la retenue, de la “politesse” du geste, cette capacité à dégager une énorme sensibilité sans avoir besoin de se rouler par terre pour ça. En 1958, Louis Malle prépare Ascenseur pour l’échafaud, film noir et tendu, et fait appel à Miles Davis pour la musique. Le trompettiste, avare en indications, débarque avec son quintet : lui à la trompette, Barney Wilen au saxophone ténor, Pierre Michelot à la contrebasse, Kenny Clarke à la batterie, et René Urtreger au piano. Devant les images du long métrage, en une seule nuit, ils improvisent toute la bande originale. “Il n’y avait rien d’écrit, tout a été vraiment improvisé”, racontera plus tard Urtreger, dernier survivant de ce quintet, rappelant que cette séance est devenue légendaire, non seulement pour la qualité de la musique, mais pour la manière dont elle a été conçue : dans l’instant, sous la pression du tournage, avec cette économie de moyens qui caractérise le grand jazz.
Cette collaboration avec Miles Davis résume à elle seule ce qu’Urtreger admirait chez le trompettiste : une “grande classe”, faite de distance, de pudeur, et d’une capacité rare à dire beaucoup avec peu. Pour Urtreger, il y avait deux sortes de musiciens, deux sortes d’individus : “ceux qui vomissent leur désespoir ou leur plaisir, qui s’étalent, et ceux qui ont une retenue, une politesse, capables de dégager une énorme sensibilité sans avoir besoin de se rouler par terre pour ça”. On devine aisément dans quelle catégorie il se plaçait lui‑même.
Du conservatoire au jazz, une carrière entre élégance et engagements
Né à Paris en juillet 1934, de parents juifs polonais, René Urtreger a connu une jeunesse marquée par la Seconde Guerre mondiale et la tragédie de la Shoah : en 1944, sa mère est arrêtée puis déportée à Auschwitz, blessure intime qui a traversé sa vie sans jamais devenir un étendard. Sa formation musicale commence par la voie classique, au conservatoire, mais très vite, son cœur choisit le jazz, et c’est là que sa virtuosité, son sens de l’harmonie et son toucher si particulier lui permettent de se démarquer rapidement. Dès 1953, il lance une carrière foisonnante, multipliant les collaborations, les formations, les enregistrements, sans jamais renier cette exigence de clarté et d’élégance qui le définit.
Au fil des ans, Urtreger s’autorise quelques écarts, cheminant du côté de la chanson française, autour de Claude François ou Serge Gainsbourg, prouvant que le jazz, chez lui, n’est pas une forteresse mais une langue capable de dialoguer avec d’autres univers. Pourtant, le jazz reste sa boussole : avec le contrebassiste Pierre Michelot et le batteur Daniel Humair, il forme le trio HUM, dont le premier album, en 1960, reçoit le prix Django Reinhardt, remis par l’Académie du jazz, consécration précoce d’un musicien qui n’a jamais cessé d’explorer, d’affiner, de simplifier.
Au tournant du siècle, les récompenses officialisent ce parcours d’exception : une Victoire du jazz en 2000, une Victoire de la musique pour l’ensemble de son œuvre en 2005, et la Légion d’honneur en 2010, comme si la République tardait légèrement à reconnaître celui qui, pendant des décennies, a porté le jazz français sur la scène internationale avec une discrétion presque provocante. À 92 ans, René Urtreger disparaît, mais il laisse derrière lui une manière d’être musicien : sans effets inutiles, sans confidences tapageuses, avec cette conviction que la vraie force réside dans la retenue, et que la plus belle façon de marquer l’histoire, parfois, c’est de jouer juste, au bon moment, aux côtés du bon génie, une nuit d’hiver, devant un écran, pour un film qui deviendra culte, avec un type nommé Miles Davis.


