Dans les coulisses du testament du couturier Valentino

Il y a quelque chose d’assez ironique à voir l’homme qui a passé sa vie à orchestrer des défilés, des entrées de princesses et des sorties de stars sur des tapis rouges parfaitement millimétrés, gérer sa propre disparition avec un sens du scénario tout aussi précis, mais infiniment plus opaque. Valentino Garavani, mort le 19 janvier 2026 à 93 ans, laisse derrière lui des yachts, des villas, un château aux portes de Paris, des Picasso, des Warhol et une fortune estimée à plusieurs centaines de millions d’euros, mais n’avait ni enfant, ni succession classique à dérouler comme une collection de prêt-à-porter. Résultat : un testament écrit en Suisse, une fondation installée au Liechtenstein, et un dernier coup de théâtre qui consiste à nommer une seule héritière, qui n’est pas une personne, mais une entité.

Une fondation au Liechtenstein, un héritier unique… et beaucoup de questions

Le 29 mars 2023, Valentino rédige son testament chez un notaire suisse et désigne comme “unique héritière” la fondation « Valentino Garavani – Giancarlo Giammetti », basée au Liechtenstein. Le nom, loin d’être anodin, associe le couturier à son partenaire de vie historique : Giancarlo Giammetti, rencontré en 1960, compagnon professionnel de toujours, amoureux pendant une dizaine d’années, et véritable co-architecte de l’empire Valentino. En pratique, la fondation a pour mission officielle de “préserver l’unité du patrimoine de Valentino et d’en assurer la gestion continue”, tout en réalisant “une série de legs”. En théorie, c’est un mécanisme de protection et de pérennité ; en pratique, c’est un rideau rouge tiré sur la liste réelle des bénéficiaires.

Car au-delà de cette structure, rien, pour l’instant, ne précise noir sur blanc à qui reviendront les liquidités, les biens, les œuvres d’art, ou l’usage de certains immeubles. Les candidats naturels existent pourtant : Giancarlo Giammetti, évidemment, le dernier compagnon Vernon Bruce Hoeksema, le neveu Piero Villani (fils de sa sœur Wanda, décédée en 1997), l’ami de longue date Carlos Souza et ses fils Sean et Anthony. La fondation philanthropique basée à Rome, la Fondation Valentino-Giammetti, se trouve elle-même placée sous la dépendance de la nouvelle structure liechtensteinoise. Autrement dit : tout ce qui porte le nom Valentino, jusqu’à la philanthropie, est désormais aspiré dans cette architecture unique.

Pour faire fonctionner ce mécanisme, le couturier a désigné trois exécuteurs testamentaires : Giammetti lui-même, l’avocat néerlandais Ronald Feijen et le Suisse Marc Bonnant, figures habituées à manier les fortunes et les subtilités du droit international. Ils seront épaulés par le conseil d’administration de la fondation, où l’on retrouve notamment Grégoire Bordier, président de l’Association des banques privées suisses, et Matteo Pedrazzini, avocat genevois spécialisé dans les organismes sans but lucratif. Un casting qui ne ressemble pas vraiment à un dîner mondain, mais à ce que l’on appelle, dans un vocabulaire moins glamour, un montage très sérieux, parfaitement courant lorsqu’il s’agit de gérer un patrimoine aussi conséquent sans le voir se disperser en mille morceaux.

Wideville, yachts et villas : ce que le testament laisse entrevoir

Parmi les premières missions de ce petit gouvernement du patrimoine Valentino, figure la mise en vente très probable du château de Wideville, édifice du XVIe siècle situé dans les Yvelines, aux portes de Paris. Ce château, valorisé à plusieurs dizaines de millions d’euros, n’est pas seulement une ligne dans un inventaire : il a déjà eu sa propre vie médiatique en accueillant, entre autres, le brunch de mariage de Kim Kardashian et Kanye West. Le voir bientôt passer d’un propriétaire couturier à un nouveau nom, reste à déterminer, symbolise en creux ce que fait ce testament : il ne fige pas, il organise des mouvements.

Le yacht de 46 mètres, les villas, les œuvres d’art, les appartements, tout cela devra être réparti, attribué, cédé, loué, ou conservé au sein de la fondation, dans une logique qui ne relève plus seulement de la famille, mais de la stratégie. La promesse de “préserver l’unité du patrimoine” signifie qu’on ne veut pas voir les pièces partir dans toutes les directions au gré des enchères et des héritiers plus ou moins éloignés ; mais elle implique aussi une forme de centralisation qui laisse les proches dans une situation particulière : pour accéder à ce qui, symboliquement, aurait pu leur revenir, ils devront compter sur les choix d’une entité juridique et d’un conseil d’administration, plutôt que sur une simple lecture de testament.

Ce montage, présenté comme “assez courant” à ce niveau de fortune, dit quelque chose du monde dans lequel le couturier évoluait : un univers où l’art, les biens et les lieux ne sont plus seulement des possessions, mais des éléments d’un paysage que l’on veut voir survire à sa propre disparition, sous une forme contrôlée. Valentino ne lègue pas seulement des objets ; il lègue une vision, une volonté de ne pas dissoudre ce qu’il a construit, quitte à rendre l’après lui plus mystérieux qu’un final de défilé.

“Dans les coulisses du testament du couturier Valentino”, c’est finalement l’observation de ce paradoxe : un homme qui a passé sa vie à rendre visible, spectaculaire, éclatant, choisit, au moment de sa mort, une solution profondément discrète, presque opaque, en plaçant tout ce qu’il possède sous la responsabilité d’une fondation nichée entre Suisse et Liechtenstein. La couture, chez lui, aura toujours joué avec la lumière ; son héritage, lui, préfère les coulisses.

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