On célèbre les octogénaires avec des discours, des décorations, parfois une tarte aux pommes familiale ; pour le bikini, né officiellement le 5 juillet 1946 à la piscine Molitor, le cadeau d’anniversaire est plus simple : il suffit de regarder autour de soi. Le vieux deux-pièces, imaginé par un ex-ingénieur automobile du nom de Louis Réard, continue de quadriller les plages, les bords de canal, les piscines municipales et les stories Instagram avec une énergie que bien des institutions politiques lui envieraient, comme si ce bout de tissu avait trouvé la formule magique pour survivre à toutes les pudibonderies, toutes les vagues de moralisation, toutes les canicules et toutes les tendances.
Louis Réard et la naissance du bikini à Molitor
Le 5 juillet 1946, dans le 16e arrondissement de Paris, à la piscine Molitor, Louis Réard – né à Lille en 1896, ancien ingénieur dans l’automobile reconverti dans le textile – présente au public médusé ce qu’il décrit comme « plus petit que le maillot de bain le plus petit au monde ». Sur le carrelage, ce n’est pas une nageuse anonyme, mais Micheline Bernardini, danseuse de cabaret, qui se charge de porter le prototype : un deux-pièces imprimé papier journal, autant manifeste qu’objet commercial, conçu pour attirer le regard autant que les ventes. Le défilé choque, amuse, scandalise, bref fait exactement ce que Réard attend d’un lancement de produit dans une France encore bien corsetée, mais la tendance finit par s’imposer.
Avant d’inventer la bombe textile qui donnera son nom à une île du Pacifique rendue tristement célèbre par les essais nucléaires, Réard s’est fait la main dans la maille : tricots, vêtements de sport, boutique dans le Sentier. Il troque les crics et les clés de douze contre le « fric et le flouze », comme on aurait dit dans les années 50, et comprend vite que pour vendre un maillot de bain minuscule, il faut une mise en scène maximale. Il se fait donc construire une Packard huit cylindres de 1937 sur-mesure par le carrossier Chapron, transformée en yacht de bitume : ancre gravée, hublots, mât de pavillon, sirène de brume, et à l’arrière, une poignée de jeunes femmes en bikini.
Ce cortège roulé-dévoilé rejoint la caravane publicitaire du Tour de France, qui traverse la France des années 50 comme un cirque itinérant de la modernité. Les bikinis, accrochés aux carrosseries ou perchés au-dessus des foules, deviennent ainsi une attraction autant qu’un symbole – celui d’un pays qui découvre que l’été peut être un spectacle, et que la peau, lorsqu’elle est montrée, peut aussi servir d’argument marketing. Le bikini s’installe, petit à petit, dans le paysage, du bord de mer aux villages de l’intérieur, comme un rappel qu’une révolution peut parfois tenir sur quelques centimètres de tissu.
Du mastodeton antique aux berges du canal Saint-Martin
Ce que Réard sait, consciemment ou non, c’est qu’il ne crée pas ex nihilo. Le deux-pièces porté près du corps a une histoire bien plus ancienne : on en retrouve la trace chez les athlètes de l’Antiquité, mais aussi chez les femmes actives et sportives de la Grèce antique, qui portaient un « mastodeton » ou « apodesmos », bandeau pectoral destiné à maintenir la poitrine, utilisé jusqu’au Moyen Âge. Les hommes, de leur côté, ont progressivement abandonné leur « perizonium », sorte de pagne façon slip échancré. Autrement dit, le bikini moderne n’invente pas le corps découvert, il le réactualise, en version industrielle et médiatisée, dans un monde où la plage est devenue un théâtre social à part entière.
Aujourd’hui, pour ses 80 ans, le bikini s’offre un tour de piste étendu : on le croise évidemment sur les plages ensoleillées, mais aussi sur les berges et passerelles du canal Saint-Martin, dans les zones de baignade urbaines, sur les pontons des lacs, bref partout où la canicule précoce pousse les corps à chercher la fraîcheur – et le vêtement minimal. De symbole de scandale, il est devenu uniforme banal, parfois militant, parfois ironique, parfois simplement pratique. On le critique, on le réinvente, on le couvre, on le double, mais il reste là, fidèle au poste, octogénaire impertinent qui continue de raconter, à sa manière, la relation compliquée que nous entretenons avec la peau, la pudeur et le regard des autres.
Que reste-t-il, alors, de la petite bombe de Molitor, en dehors des archives et des photos en noir et blanc ? Un vêtement qui, à force d’être partout, est devenu presque invisible, et dont l’anniversaire rappelle que les débats sur ce que l’on montre ou non de son corps surgissent et resurgissent régulièrement. Le bikini a 80 ans, mais il a au moins une certitude : il a survécu à tous ceux qui l’ont déclaré scandaleux, indécent ou périmé. Et, à en juger par les bords de piscine cet été, il n’a pas du tout l’intention de prendre sa retraite.


