À l’heure où les maisons de luxe adorent se contempler dans le miroir des expositions patrimoniales comme si l’histoire était devenue un accessoire de plus à faire briller sous cloche, Pomellato choisit Paris pour rappeler qu’une maison de joaillerie peut encore avoir du nerf, du style et une opinion. Au Palais de Tokyo, dans ses volumes post-Art Déco qui aiment les grands écarts entre modernité et solennité, la marque milanaise installe Le Joaillier Révolutionnaire, une rétrospective immersive qui exhibe ses pièces, ses campagnes iconiques et sa vision très peu docile de la femme. Bref : un musée, oui, mais un musée qui a mis du rouge à lèvres et des idées.
L’exposition, visible jusqu’au 20 juillet, a le bon goût de ne pas confondre archive et momification. Pomellato, fondée à Milan en 1967 par Pino Rabolini, s’y raconte comme une maison qui n’a jamais eu envie de jouer les grandes dames compassées de la haute joaillerie classique, préférant fabriquer une élégance qui a du tempérament, des couleurs, et cette petite insolence italienne qui donne souvent l’impression que les autres maisons ont été élevées au pensionnat pendant qu’elle apprenait à danser.
Pomellato au Palais de Tokyo : l’art de faire parler les femmes
Ce qui frappe d’abord, c’est que Pomellato a très tôt compris une évidence que d’autres ont mis des décennies à digérer : un bijou ne se vend pas seulement par son poids en carats, mais par le récit qu’il suscite. Dès les années 1970, la maison fait appel à de grands photographes de mode, transformant ses campagnes en objets culturels à part entière, ce qui était déjà une manière élégante de dire au marché que la publicité pouvait aussi avoir du fond. Gian Paolo Barbieri, Helmut Newton, Albert Watson, Herb Ritts ou Horst P. Horst ont bâti une identité visuelle reconnaissable entre mille, avec cette capacité rare à faire d’une pierre précieuse autre chose qu’un simple symbole de richesse bien élevée.
Les images exposées au Palais de Tokyo montrent à quel point cette stratégie était moins décorative que politique. En 1982, Helmut Newton photographie à Paris une femme libre, sûre d’elle, intensément présente, loin des poses de porcelaine qu’une certaine joaillerie adore encore vendre comme idéal de féminité. Trois ans plus tard, Albert Watson poursuit avec des portraits où les bijoux cessent d’être des ornements pour devenir des extensions de caractère. Chez Pomellato, le collier ne dit pas “regardez comme je brille”, il dit plutôt “regardez qui je suis”, nuance capitale dans un secteur souvent persuadé qu’un éclat suffit à faire une personnalité.
Haute joaillerie Pomellato : le luxe qui a du caractère
La rétrospective aligne 191 pièces, dont 139 issues des archives de la maison et 52 créations contemporaines, comme pour mieux rappeler que Pomellato n’a pas bâti sa réputation sur la nostalgie molle, mais sur une invention continue de sa propre grammaire. Les chaînes iconiques, les volumes sculpturaux, les pierres de couleur et les collections Gemelle ou Nudo dessinent un vocabulaire de l’élégance qui n’a jamais cherché à flatter les goûts les plus conservateurs. Là où tant de maisons cultivent encore le culte du bijou “intemporel” avec le sérieux d’un notaire, Pomellato préfère la sensualité, l’asymétrie maîtrisée et une joie très nette dans la couleur.
C’est d’ailleurs ce qui rend la maison plus intéressante qu’un simple cas d’école du luxe bien exécuté : elle ne cherche pas à endormir le regard sous le poids du prestige, elle le réveille. Ses créations ont quelque chose de vivant, presque désinvolte, comme si la joaillerie acceptait enfin de ne plus être un monument mais un langage. Et ce langage, Pomellato le réserve aux femmes qui choisissent, qui portent, qui décident, ce qui est déjà plus audacieux que tout le vernis d’autorité qu’affichent certaines vitrines trop sûres d’elles pour être vraiment désirables.
La présence, lors de la soirée de gala, de Catherine Deneuve, Philippine Leroy-Beaulieu, Carla Bruni, Kerry Washington, Farida Khelfa ou Amelia Gray donnait à cette vision une résonance presque provocante. Le message est limpide : la féminité selon Pomellato ne se réduit ni à l’âge, ni à la jeunesse obligatoire, ni à une silhouette standardisée par les départements image. La maison embrasse au contraire des générations et des visages différents, y compris ceux des femmes de plus de 60 ans, trop souvent invisibles ailleurs, comme si le luxe ne savait imaginer la beauté qu’à condition qu’elle soit encore disponible en version neuve.
Cette logique s’étend à Pomellato for Women, plateforme lancée en 2017 pour soutenir l’égalité des genres et lutter contre les violences faites aux femmes. Là encore, la maison évite le piège du slogan tiède : la révolution qu’elle revendique n’est pas qu’esthétique, elle touche à la manière même de représenter les femmes, de leur donner de l’espace, de la présence, du pouvoir symbolique. À une époque où tant de marques parlent d’empowerment avec la ferveur d’un communiqué RH, Pomellato a au moins le mérite d’avoir relié les mots aux actes.
Au Palais de Tokyo, la maison milanaise ne se contente donc pas d’exposer des bijoux : elle expose la façon dont une marque peut refuser la bienséance du luxe pour préférer une idée plus vive, plus libre et plus mordante de la beauté. Et cela, mine de rien, est beaucoup plus rare qu’un diamant.
Le joaillier révolutionnaire, de Pomellato au Palais de Tokyo, 13 Avenue Président Wilson, 75016 Paris, jusqu’au 20 juillet 2026. Entrée gratuite sur réservation.


