Bob Dylan exhume ses « Basement Tapes » et interprète un morceau pas joué depuis 59 ans 

Il y a des artistes qui recyclent leur gloire comme d’autres leur linge sale, et puis il y a Bob Dylan, qui préfère exhumer ses fantômes avec l’air distrait d’un prof de littérature ayant retrouvé, au fond d’un tiroir, un manuscrit oublié de sa propre légende. En pleine tournée Long Hot Summer Tour ’26, le vieux renard du folk vient de réveiller les Basement Tapes comme on ouvre une bouteille conservée trop longtemps dans une cave qui sent encore le bois, la poussière et la magie ancienne : trois chansons ressorties en une semaine, et pas les plus banales, évidemment, puisque Dylan ne s’est jamais contenté du confortable quand il pouvait préférer l’inattendu, le biscornu, le presque disparu.

Tout a commencé le 4 juin à Troutdale, dans l’Oregon, avec « Baby, Won’t You Be My Baby », jouée pour la première fois depuis son enregistrement dans le sous-sol de Big Pink, il y a 59 ans. Oui, 59 ans. Il faut un certain culot, ou une indifférence très noble au calendrier, pour attendre près de six décennies avant d’offrir à nouveau une chanson au public comme si de rien n’était. Puis, le 6 juin à Woodinville, dans l’État de Washington, Dylan a rouvert le bal avec son premier « You Ain’t Goin’ Nowhere » depuis 2012, avant de conclure le 9 juin à Eugene, dans l’Oregon, avec une première live de « I Shall Be Released » depuis 2008. La routine, chez lui, a donc pris des allures de fouille archéologique, sauf que le site de fouille chante, grince et continue d’avoir un sacré sens du timing.

Bob Dylan et les Basement Tapes : la revanche des chansons oubliées

Ce qui fascine dans cette résurrection, ce n’est pas seulement l’ampleur du geste, mais sa précision presque perverse. Dylan ne ressort pas n’importe quoi : il choisit des morceaux qui dorment depuis des lustres, comme s’il s’amusait à rappeler qu’une chanson n’est pas forcément morte parce qu’elle n’a pas été jouée, mais simplement patiente, roulée dans un coin de la mémoire collective, en attendant son heure de gloire ou d’étrange réapparition. Sur l’ensemble de sa carrière scénique, il n’a interprété que dix chansons issues des Basement Tapes en concert, et l’ajout de « Baby, Won’t You Be My Baby » à cette petite liste ressemble presque à une provocation douce, un doigt levé à l’endroit même du folklore dylanien.

Le plus beau, ou le plus cruel selon le point de vue, c’est que ce surgissement n’a rien d’un programme annoncé à l’avance. Le public de Dylan, habitué depuis longtemps à lire ses setlists comme on lit des oracles un peu fatigués, s’est retrouvé devant une série de signaux qui ressemblent à une ligne de fuite : trois titres inattendus en quatre concerts, puis le silence, puis la question qui obsède déjà les fans, les collectionneurs d’instants rares et les chasseurs de bootlegs. Si Dylan maintenait ce rythme pendant les 31 concerts restants, on pourrait presque espérer 23 chansons supplémentaires des Basement Tapes. Bien sûr, cela n’arrivera probablement pas, car Dylan ne fonctionne jamais comme une horloge, et c’est précisément pour cela qu’on continue de l’écouter comme si chaque soir pouvait encore contenir une petite trahison merveilleuse.

Dylan en concert en 2026 : surprises, hommages et setlists imprévisibles

Cette manie de ressusciter d’anciennes chansons n’est d’ailleurs pas une lubie sortie de nulle part. À l’automne 2023, Dylan avait déjà pris goût aux fils rouges thématiques, rendant hommage aux villes où il jouait ou à leurs héros locaux : « Kansas City » à Kansas City, « Longest Days » de John Mellencamp à Indianapolis, « South of Cincinnati » de Dwight Yoakam à Cincinnati, et même deux chansons de Chuck Berry à St. Louis. Quelques mois plus tôt, il s’était mis à aligner plusieurs morceaux du Grateful Dead au point d’induire chez ses fans l’hypothèse d’un album entier de reprises, fantaisie aussi séduisante qu’éphémère, puisque le disque n’est jamais venu et que ces chansons ont disparu des setlists comme elles y étaient entrées : sans prévenir, sans demander la permission, avec cette manière très dylanienne de laisser les gens rêver avant de retirer le tabouret.

Alors pourquoi maintenant les Basement Tapes ? Impossible d’entrer dans la tête de Dylan, qui a depuis longtemps transformé le mystère en seconde nature, mais il semble évident qu’il aime ces moments où le passé cesse d’être un musée pour redevenir une matière vivante, presque insolente. Ressortir ces chansons, c’est aussi rappeler qu’il n’a jamais été prisonnier de sa propre légende, même lorsque celle-ci s’épaissit autour de lui comme une fumée de fin de nuit. Il peut faire surgir un morceau oublié depuis 59 ans et le traiter non comme une relique, mais comme un simple morceau de musique qu’il aurait décidé, sur un coup de tête ou de génie, de remettre au monde.

La suite, bien sûr, s’écrira peut-être dans le même esprit, ou peut-être pas du tout. Dylan a l’élégance de n’offrir aucune garantie, ce qui reste, en concert, une forme de luxe suprême. On peut toujours espérer la première interprétation live de « Goin’ to Acapulco », ce graal que les fans caressent comme un talisman ridicule et magnifique. Si cela doit arriver un jour, autant le dire avec l’avidité tranquille des gens qui savent qu’avec Dylan, le meilleur moment est presque toujours celui qui n’était pas prévu.

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