Jean-Jacques Burnel : Stranglers in the night 


Comment dit-on « enfant terrible » en anglais ? Enfant terrible ! L’expression semble avoir été inventée pour Jean-Jacques Burnel, fils de Normands installés en Grande-Bretagne et fondateur des Stranglers, l’un des plus grands groupes de rock de l’histoire. En comparaison du gang de Guilford, Attila et les Huns évoquaient une association de paisibles pêcheurs à la ligne – et ce n’est pas le public d’un concert donné à Nice en 1980 qui nous contredira. L’affaire tourna à l’émeute et valut à Burnel et ses copains de séjourner quelque temps en prison. Tous démons congédiés, l’homme s’est assagi, sans perdre pour autant de son énergie créative – vérification avec Dark Matters, le plus récent album des Stranglers, l’un des tout meilleurs aussi. Désormais résident du Var, « JJ » montera de nouveau sur scène à la fin de l’année pour une tournée française. Et se produira avant cela à la Maison de la Poésie pour un spectacle avec Fanny Ardant autour des poèmes d’Eluard. Comment dit-on so French ! en Français ? 


Questions par Éric Naulleau 

Une récente tournée aux antipodes et une autre en Grande Bretagne, plusieurs dates en France à partir de novembre. Plus de 50 ans après leurs débuts, qu’est-ce qui fait encore courir les Stranglers ?

J’ai un complexe qui consiste à toujours vouloir prouver que nous sommes le meilleur groupe jamais sorti de Grande Bretagne. Et comme ce jugement ne fait pas encore l’unanimité, je reste motivé. Par ailleurs, j’ai toujours voulu connaître les limites de mon talent, petit ou grand, ce n’est pas la question, jusqu’où je pouvais aller. Et puis regarde la bêtise du monde, c’est un formidable carburant. Notre boulot est de refléter le monde. Et de s’amuser si possible.

Est-ce ainsi que tu voyais l’avenir quand le groupe s’est formé en 1974 ? 

À l’époque, j’imaginais que le groupe serait un bon moyen d’attirer quelques filles. Surtout que je n’avais pas eu beaucoup de succès dans ce domaine jusqu’alors. Quand je les baratinais en leur parlant d’histoire et de littérature, elles avaient tendance à s’endormir. Les filles aussi sont un bon moyen pour essayer de réussir. El aussi le fait d’être un froggy dans un milieu britannique, la volonté de me distinguer parmi tous ces Angliches. Quant à l’avenir, il était inconcevable, un groupe qui durait 50 ans n’existait tout simplement pas. Je ne voyais pas plus loin que l’immédiat, jouer dans les pubs, faire du bruit, etc. 

Même après le succès de deux premiers albums, Rattus Norvegicus et No more heroes ? 

Nous n’étions pas dans l’idée de perpétuer le succès, d’occuper à tout prix un créneau. Après ces deux albums, nous avons sorti Black and White, sans aucun rapport avec ce qui précédait. J’ignore au juste ce qui nous a motivés à quitter le chemin tracé, à prendre ce risque.

L’un des membres fondateurs du groupe, Dave Greenfield, celui dont le jeu de clavier était une des signatures du groupe a disparu en 2020. Comment avez-vous surmonté cette perte ?

J’ai cru que c’était la fin, je ne pouvais pas envisager les Stranglers sans Dave. Mais j’avais oublié qu’il arrive que l’élève dépasse le maître. Il se trouve que Tobby (Hounsham) étudiait le jeu de Dave depuis 35 ans, je l’avais d’ailleurs rencontré à la sortie d’un studio en 1990. On l’a fait venir et il s’est avéré qu’il connaissait tout des Stranglers- mieux que Dave ! Je crois que je n’ai jamais été aussi près de croire en Dieu…

Vous Iui avez rendu hommage avec une magnifique chanson qui invite ceux qui l’écoutent à saluer Dave s’ils le rencontrent. Y-a-t-il une vie après la mort pour les rockers (et pour les autres aussi) ? 

Je crois que l’Homme a créé Dieu à sa propre image. Je suis de plus en plus persuadé que la religion et les nations ont été créées pour contrôler le monde. Au delà de 250 personnes, il est nécessaire d’inventer une identité commune, sinon c’est le chaos. Pour répondre à la question, je ne reverrai jamais Dave sous la forme que j’ai connue, mais nous nous retrouverons dans le prochain cycle de la Vie – sans nous reconnaître !

Non seulement tu n’as pas intégré le club des 27 qui réunit les rockers décédés à cet âge, mais tu as récemment fêté tes 70 ans. Et tout cela en dépit d’une jeunesse très agitée dans le registre sex,  drugs et rock and roll. Qu’est-ce qui t’a sauvé ?

Peut-être parce que je voulais en profiter encore un peu… Et sans doute que je n’avais pas cet instinct nihiliste, suicidaire. Le romantisme de ceux qui aiment l’idée de mourir jeunes. S’il est vrai que « the good die young », j’ai donc prouvé que je n’étais pas si good.

D’autant que vos débuts ont coïncidé avec le punk…

Je pense que nous avons redéfini le punk. Quand certains ont prétendu établir les règles du punk, je les ai envoyés se faire foutre : chacun crée ses propres règles. Je me définis aujourd’hui comme un vieux punk, ce qui est pour certains une contradiction dans les termes. Qu’ils aillent se faire foutre aussi !

Il y avait à l’époque une sorte d’anti Jean-Jacques Burnel,  je veux parler de Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols. D’abord parce qu’iI ne savait pas vraiment jouer de la basse, ensuite parce que je n’aurais sans doute pas pu avoir avec lui une discussion telle que la nôtre et surtout parce qu’iI donnait précisément dans le nihilisme dont tu parlais…

Il a fait les choses à sa façon, comme il est dit dans sa fantastique reprise de My Way – la chanson qui résume à elle seule Sid Vicious. Ce nihilisme romantique est dangereusement séduisant quand on est jeune, il a le parfum des Fleurs du mal, il mène à la mort. Et interdit de vérifier si on possédait ou pas un potentiel.

À quel point la pratique des arts martiaux a-t-elle eu une influence sur ton existence ?

Elle m’a surtout permis de développer le self control, de me connaître, de ne pas sur-réagir dans certaines situations. À être sensible aux autres, à ne pas se prendre pour le centre du monde. Mais cela vient peut-être plus généralement de mon exposition à la culture japonaise. Je crois que cela m’a enseigné une forme d’humilité : si tu n’en tires pas un sens de l’humilité, c’est que tu n’as rien compris aux arts martiaux.

Qu’est-ce que le Jean-Jacques Burnel de 2026 pense du Jean-Jacques Burnel de 1977 quand est sorti Ie premier album des Stranglers ?

Si je me croisais sur un trottoir, je traverserais la rue pour m’éviter. Le Jean-Jacques Burnel de 1977 était non seulement dangereux et prétentieux, mais il essayait d’impressionner les autres au dessus de ses moyens.

Sans vouloir faire injure à ce groupe, lorsqu’on vu voir un concert d’AC/DC ou qu’on achète un de leurs disques, on sait à quoi s’attendre. Rien de tel avec les Stranglers, les concerts sont parfois presque uniquement composés de vos titres les moins connus, Ie dernier album (Darkmasters) a été celui d’un profond renouvellement de l’inspiration. À quel point cette volonté de ne pas tomber dans la routine est-elle importante pour toi ? 

Il m’est arrivé d’être dans le public, de ressentir l’authenticité ou l’inauthenticité d’un spectacle, l’effet cabaret si tu préfères- quand le type dit chaque soir exactement la même chose au même moment. Les gens se lassent, deviennent aussi passifs que s’ils se trouvaient devant la télévision. Les spectateurs réclament certains morceaux, toujours les mêmes, il nous arrive de ne pas les jouer – il est important que les musiciens s’amusent aussi. Le business pour le business, ça ne m’intéresse pas. Et puis certains groupes n’ont rien fait d’intéressant depuis des années et des années, ça n’est pas notre cas. Aucune raison, contrairement à eux, de ne jouer que des vieux morceaux. Je ne sais pas ce qui motive certaines personnes à sortir ou non de leur zone de confort. Bon, à vrai dire, je me suis plusieurs fois cassé la gueule d’un point de vue discographique en essayant d’en sortir. Je pense à la période qui se situe entre le départ de Hugh (membre fondateur des Stranglers, Hugh Comwell quitta le groupe en 1990) et l’album Norfolk coast en 2001.

Et comment se sort-on d’une telle période ? 

Mon mariage était en chute libre, je me désintéressais des Stranglers et le NME avait en 1997 commenté d’un seul mot la sortie de notre album Written in red: « Why ? » Ça m’a fait l’effet d’un coup de couteau en plein cœur. Au cours d’un déjeuner, mon éditeur ma dit : « Combien veux-tu pour aller écrire à nouveau de vraies chansons ? » Il a doublé la somme que j’ai suggérée. Quelqu’un me faisait confiance au moment où j’avais perdu toute confiance en moi. Et en une semaine, j’ai écrit deux albums.

Retrouvez la suite de cette interview de Jean-Jacques Burnel dans le numéro avril/mai 2026 du magazine LUI

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