L’Alcazar – Le goût du spectacle

Certaines réouvertures sentent la naphtaline. Des lieux mythiques qu’on ressuscite à coups de velours rouge, de photos en noir et blanc et de souvenirs empruntés, jusqu’à donner l’impression d’assister au dîner d’anniversaire d’une légende qu’on n’a jamais connue. En apprenant que l’Alcazar revenait, on l’avoue : on avait un peu peur. Peur du cabaret sous cloche. Du Paris fantasmé pour touristes en goguette. Du champagne tiède et, surtout, des demoiselles avec des plumes dans les fesses. Nous avons été injustes. Car l’Alcazar nouvelle manière a compris une chose essentielle : pour faire revivre un mythe, mieux vaut éviter de l’embaumer. L’adresse de la rue Mazarine n’est pas exactement une débutante. Née en 1968, elle fut l’un des grands terrains de jeu de la rive gauche, fréquenté par une petite bande de parfaits inconnus répondant aux noms de David Bowie, Liza Minnelli, Duke Ellington, Joséphine Baker, Dalida, Gainsbourg ou Brel. 

Par Ulysse Flowen

Johnny Hallyday et Sylvie Vartan fetent les 47 ans de l’acteur et directeur de music-hall Jean-Marie Riviere
à l’Alcazar le 17 mai 1973
David Bowie and Romy Haag, Alcazar Parisian Cabaret, 18 Mai 1976 par Giovanni Coruzzi

Jean-Marie Rivière y avait inventé un cabaret joyeusement insolent, peuplé de transformistes, de costumes extravagants et de nuits où les frontières se brouillaient avec davantage d’élégance que de discours. À son apogée, jusqu’à 750 couverts pouvaient être servis pendant que la scène faisait sa révolution à quelques mètres des assiettes. Près de soixante ans plus tard, le serial investisseur Walter Butler, déjà aux commandes du Paradis Latin, reprend le fil mais change heureusement la couture. Le nouvel Alcazar ne joue pas au musée des années 70. Il en garde l’impertinence, le goût du spectacle et ce léger parfum de péché parisien, tout en jetant par-dessus bord ce qui aurait pu virer au folklore. Dès l’entrée, c’est plutôt réussi. Rouge profond, or, marbre, velours, miroirs, éclairages suffisamment flatteurs pour que tout le monde gagne cinq ans après 22 heures. L’immense salle conserve cette spectaculaire verticalité sous verrière et la scène déborde volontairement de son cadre : les artistes apparaissent au milieu des tables, sur le podium central, parfois dans les airs. Le dîner cesse alors d’être une succession entrée-plat-dessert pour devenir une soirée en mouvement. Et surtout, miracle : ce n’est pas ringard.

Le spectacle est sexy, mais gentiment sexy. Sexy avec un sourire plutôt qu’avec un chausse-pied. Des corps, de la danse, du chant, quelques clins d’œil, un soupçon de provocation, mais rien qui donne envie de regarder sa montre en attendant la fin du numéro de revue. Nous avons même échappé aux fameuses filles à plumes stratégiquement implantées sur le postérieur. Les temps évoluent. Modernité !

La programmation assume d’ailleurs ce grand écart avec une gourmandise assez réjouissante : références aux sixties, variété française, Bardot, Madonna, performances visuelles, danse, numéros aériens… et des artistes qui ne donnent jamais l’impression de dérouler mécaniquement le même spectacle depuis le premier mandat de Pompidou. Le programme est justement conçu pour évoluer et éviter l’effet revue congelée. Autre bonne surprise : on mange vraiment.

C’est important de le préciser, parce que l’expression « dîner-spectacle » a longtemps constitué, dans l’histoire de la gastronomie, une menace à peine voilée. Ici, les chefs Zouhair Bouhlal et Guillaume Lutard ont choisi une cuisine française lisible, généreuse, sans tentative désespérée de faire concurrence aux acrobates. Œuf parfait aux morilles, vin jaune et foie gras, bar et artichaut barigoule, agneau de lait citron-romarin, crème brûlée ou tarte Infiniment Vanille de Pierre Hermé : la maison revendique une cuisine de plaisir avant la démonstration. Et ce soir-là, le contrat était rempli : nous avons mangé avec plaisir sans jamais avoir l’impression que l’assiette n’était qu’un accessoire posé entre deux chorégraphies.

Jean-Paul Belmondo With, sa compagne Laura Antonelli à la soirée du Nouvel An du 31 Décembre 1975

Puis, insensiblement, le restaurant change de nature. Les conversations montent d’un ton, les artistes se rapprochent, les corps quittent peu à peu les dossiers des chaises. Lors du grand service du soir, le spectacle se déroule en plusieurs séquences avant que le DJ ne prenne le relais jusqu’à deux heures du matin. On était venu dîner. On comprend qu’on pourrait rester. C’est peut-être là que le nouvel Alcazar retrouve le mieux l’ancien : non pas en rejouant 1968, mais en retrouvant ce sentiment délicieusement parisien qu’une soirée peut encore déraper légèrement de son programme initial. L’Alcazar n’est donc pas revenu pour raconter combien Paris était formidable autrefois. Il préfère essayer de nous convaincre qu’il peut encore l’être ce soir.

L’Alcazar – 62 Rue Mazarine, 75006 Paris – 01 53 10 19 99

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