Café San Francisco : sous le pont Mirabeau, l’Espagne met le feu

Sous le pont Mirabeau coule la Seine. À deux pas de là, à la sortie du métro du même nom, c’est plutôt l’Espagne qui déborde. Le Café San Francisco, institution discrète mais bien connue du 16e arrondissement depuis 1948, a troqué l’image un peu sage du café de quartier pour se réinventer en adresse ibérique généreuse, solaire et franchement réjouissante. Une casa española en plein Paris, mais sans folklore plaqué ni castagnettes de pacotille. Ici, l’Espagne se mange, se partage, se grille, se sauce, se pique, se croque et se vit avec un certain sens de la fête.

Par Ulysse Flowen

À la manœuvre, Gabin Jarry, restaurateur et propriétaire chaleureux, a su donner une nouvelle impulsion à cette maison de quartier sans effacer son histoire. Le lieu conserve cette dimension de repère local, d’adresse où l’on revient, mais avec une énergie plus contemporaine, plus gourmande, plus voyageuse. Le Café San Francisco devient ainsi un drôle de pont culturel entre la France et l’Espagne : Mirabeau d’un côté, la Galice, le Pays basque, l’Andalousie ou la Catalogne de l’autre. Et au milieu, une carte qui donne sérieusement envie de commander trop.

Le premier terrain de jeu, ce sont évidemment les tapas. À ce stade, il ne s’agit plus vraiment d’ouvrir l’appétit, mais plutôt de déclencher les hostilités. Les croquetas de Bellota arrivent comme de petites bombes crémeuses, dorées, régressives, avec ce goût de jambon qui rappelle que l’Espagne maîtrise depuis longtemps l’art de rendre les choses simples hautement désirables. L’iconique Bikini Sandwich, lui, coche la case du plaisir immédiat : croustillant, fondant, dangereusement efficace. Un de ces plats que l’on annonce vouloir “juste goûter” avant d’en reprendre mécaniquement une bouchée.

Chorizo a la brasa, salsa romesco

La carte ne se contente pourtant pas de jouer sur la gourmandise facile. Elle sait aussi se faire plus fraîche, plus vive, plus précise. L’aguachile de thon rouge apporte cette tension acidulée, presque électrique, qui réveille le palais. Le tartare de dorade, piquillos et orange, joue une partition plus délicate, entre douceur du poisson, relief du poivron et éclat de l’agrume. Les calamars frits, eux, reviennent aux fondamentaux : une friture nette, un aïoli à l’ail noir, et cette évidence méditerranéenne qui consiste à se dire que le bonheur tient parfois dans une assiette bien chaude, une sauce bien montée et un verre bien rempli.

Impossible, évidemment, de passer à côté du pan con tomate. Dans beaucoup de restaurants, il n’est qu’un faire-valoir. Ici, il rappelle qu’un bon produit, bien traité, peut suffire à poser le décor. Pain, tomate, huile, sel : quatre mots, zéro bavardage, efficacité maximale. C’est peut-être cela, au fond, la réussite du Café San Francisco : ne jamais trop compliquer ce qui gagne à rester lisible, mais savoir ajouter le bon accent, la bonne cuisson, le bon jus, la bonne sauce.

Car de l’autre côté de la carte, le feu prend le pouvoir. La cuisson au grill donne le la, et l’adresse assume franchement son tropisme carnivore et marin. Les belles pièces de viande et de poisson passent par la braise, réchauffées de quelques degrés supplémentaires par des saveurs ibériques. Muy caliente, donc, mais jamais brouillon.

Aguachile de thon rouge

La brocheta de pluma ibérica al pimentón concentre à elle seule une certaine idée de la cuisine espagnole : du gras noble, du caractère, de la fumée, du paprika, et cette sensation très agréable que le plat n’est pas là pour minauder. La txuleta de Galice maturée, elle, s’adresse aux amateurs de viande sérieuse, de mâche, de profondeur, de jus. On est loin du steak poli servi pour faire joli dans l’assiette : ici, la viande a du coffre, de l’identité, presque de la conversation.

Côté mer, les gambas a la brasa, accompagnées d’une mayo piquillos, avancent avec le même aplomb. La braise leur donne cette intensité légèrement fumée, tandis que la sauce apporte rondeur et douceur poivrée. Le dos de cabillaud, cecina de León et salsa romesco, réussit quant à lui un bel équilibre entre finesse du poisson, puissance salée de la cecina et profondeur de la romesco. Les jus réduits, les sauces enveloppantes, les condiments bien sentis viennent lier le tout sans jamais noyer le produit.

La carte fait ainsi la part belle aux différentes régions d’Espagne, mais s’autorise aussi un élégant pas de côté vers la France. Le week-end, le poulet fermier rôti dans sa marinade secrète, proposé pour deux ou quatre personnes, vient rappeler que cette maison reste aussi un café parisien, ancré dans son quartier, capable de réunir autour d’un plat à partager. Un plat familial, simple en apparence, mais qui dit beaucoup de l’esprit du lieu : générosité, convivialité, cuisson soignée et plaisir direct.

Le Café San Francisco a donc ce charme assez rare des adresses qui ne cherchent pas à être “conceptuelles” à tout prix. On n’y vient pas pour suivre une tendance, mais pour manger bien, boire un verre, picorer, partager, prolonger. Pour commencer par deux tapas et finir avec une côte maturée. Pour hésiter entre mer et viande avant de décider que, finalement, la table commandera les deux. Pour retrouver, dans le 16e arrondissement, un peu de cette Espagne de comptoirs, de braises et de grandes tablées.

Le nom évoque la Californie, l’adresse regarde la Seine, mais l’assiette, elle, file plein sud. Et c’est précisément ce décalage qui fait le sel du lieu. Sous le pont Mirabeau coule toujours la Seine ; au Café San Francisco, désormais, elle semble charrier un peu de pimentón, de Bellota et de soleil ibérique.

Café San Francisco
1 Rue Mirabeau, 75016 Paris
01 40 71 04 96
https://www.instagram.com/cafesanfranciscoparis16/
Ouvert du mardi au samedi de 12h à 14h30 (15h samedi)
puis de 18h30 à 22h30 (23h samedi)

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