Il existe des trésors que même les plus grands musées du monde n’ont jamais eu le privilège de contempler, enfermés dans des salons privés comme des secrets de famille que l’on garde avec la ferveur d’une dévotion. C’est précisément ce que vient de faire voler en éclats Sotheby’s, en dévoilant à Paris, à la mi-septembre, deux toiles de Claude Monet que personne, ou presque, n’avait jamais vues, sorties de l’ombre après un siècle passé entre les murs d’une collection particulière. La nouvelle a de quoi faire frissonner les amateurs d’impressionnisme comme les spéculateurs les plus blasés : ces œuvres, jusque-là invisibles au commun des mortels, s’apprêtent à franchir le seuil des salles de vente, portées par une estimation qui donne le vertige et une histoire qui, à elle seule, vaut le détour.
Iris de Monet : un tableau tardif jamais exposé aux enchères chez Sotheby’s
Au cœur de cette vente, un titre revient comme un refrain obsédant : Iris, une toile monumentale que Monet acheva en 1924-1925, dans les dernières années de sa vie, alors que le maître de Giverny, les yeux rongés par la cataracte, peignait encore avec une audace qui dépassait largement son époque. Estimée entre 22 et 30 millions d’euros, elle constitue, selon Sotheby’s, « l’estimation la plus élevée jamais donnée pour un tableau proposé aux enchères en France ». Ce n’est pas rien. Ce chiffre, lâché comme une gourmandise dans un communiqué, transforme une simple vacation en événement patrimonial, et rappelle que le marché hexagonal, longtemps cantonné aux seconds rôles dans la grande foire mondiale de l’art, se rêve désormais en première place. Car Iris n’est pas qu’une jolie fleur sur un fond bleuté : c’est le témoignage d’une période où Monet, loin de finir en douceur dans le crépuscule de sa longue carrière, ouvrait, sans le savoir, les portes de la modernité abstraite. La critique de son temps avait la dent dure contre ces « œuvres tardives » jugées confuses, barbouillées, presque honteuses ; aujourd’hui, ce sont elles que les collectionneurs s’arrachent à prix d’or.
Le Temps Retrouvé, la collection Schlumberger qui sort de l’ombre
Il faut dire que la vente ne se contente pas d’un seul chef-d’œuvre. Intitulée Le Temps Retrouvé, clin d’œil proustien que l’on devine volontiers appuyé, tant la mémoire est ici l’argument commercial suprême, elle rassemble vingt-huit lots issus de la collection de la famille Schlumberger, ces industriels français dont la fortune, bâtie dans les équipements pétroliers, a permis à plusieurs générations d’accumuler des trésors sans jamais les montrer. Outre les deux Monet, dont un Saule pleureur estimé entre 9 et 12 millions d’euros, on y découvre des toiles de Gustave Moreau, Paul Cézanne, Gustave Courbet et Camille Claudel, surgies d’un salon familial comme autant de revenants que l’on croyait perdus. La mise en vente, fixée au 22 octobre à Paris, risque fort d’attirer les regards au moment même où Christie’s et Sotheby’s s’affrontent à coups de toiles impressionnistes, dans une guerre des catalogues que les grands noms de l’art moderne, Renoir, Monet, Cézanne, alimentent avec la régularité d’un métronome.
Ce qui fascine, au fond, dans cette affaire, c’est la mécanique parfaitement huilée de la consécration. Un tableau que personne n’a vu, gardé pendant cent ans dans une maison privée, vaut brusquement 30 millions d’euros dès lors qu’il devient visible, photographié, catalogué, raconté. La valeur n’est pas dans la peinture seule : elle est dans la mise en scène du secret dévoilé, dans le récit de sa réclusion, dans la promesse qu’il excite la convoitise après avoir défié le temps. L’art, dans ces conditions, devient moins une affaire de contemplation que d’opportunité, et le grand public, invité à contempler pour la première fois ce qui fut si longtemps inaccessible, est aussi convié à jouer le rôle de figurant dans une pièce dont la vedette est la spéculation. Monet peignait des nymphéas pour oublier la mort ; le marché, lui, ne cesse de transformer cette beauté en garantie. Mais qu’importe, après tout : l’essentiel est que ces toiles existent, et qu’enfin on les voie. Le reste, les millions, les records, les enchères enflammées, n’est que la légende dorée d’un monde qui se réjouit de ce qu’il célèbre, et s’enrichit de ce qu’il admire.


