Il y a des projets qui s’annoncent avec la certitude tranquille d’un film déjà financé, et puis il y a ceux de Xavier Dolan, qui arrivent avec cette condition presque provocatrice suspendue au titre comme une épée de Damoclès budgétaire : « si je trouve l’argent ». Le réalisateur québécois, 37 ans, a confié dans une récente interview travailler sur une adaptation du Horla de Guy de Maupassant, cette nouvelle fantastique publiée en 1887 qui raconte la descente aux enfers d’un homme persuadé d’être habité par une présence invisible, mais il a immédiatement ajouté une réserve qui en dit long sur l’état du cinéma d’auteur contemporain : le projet ne verra le jour que s’il parvient à réunir les financements nécessaires.
La nouvelle de Maupassant, considérée comme l’un des chefs-d’œuvre du genre fantastique, a déjà été adaptée à plusieurs reprises, au cinéma, à la télévision et au théâtre, mais aucune version n’a jamais vraiment épuisé le potentiel angoissant de ce récit qui joue sur la frontière poreuse entre folie et surnaturel. Xavier Dolan, lui, imagine une transposition personnelle, fidèle à l’esprit du texte mais suffisamment libre pour y inscrire sa propre vision, celle d’un cinéaste qui a toujours oscillé entre l’intime et le spectaculaire, entre la chambre close et la démesure émotionnelle.
Xavier Dolan façon Le Horla : un projet d’horreur psychologique en 1880
Le film, tel que le décrit Dolan, se situerait dans les années 1880, en France, à l’époque même où Maupassant écrivait sa nouvelle, avec cette atmosphère particulière d’une fin de siècle traversée par les doutes, les angoisses et cette fascination pour l’invisible qui caractérise le fantastique français de l’époque. Le réalisateur québécois, connu pour J’ai tué ma mère, Les Amours imaginaires, Mommy ou encore Juste la fin du monde, s’aventurerait ainsi pour la première fois dans le registre de l’horreur psychologique, un genre qu’il n’a jamais vraiment exploré, mais qui semble correspondre à son goût pour les huis clos, les tensions familiales et les personnages au bord de la rupture.
Le Horla raconte l’histoire d’un homme qui, progressivement, se persuade qu’une créature invisible vit près de lui, se nourrit de sa vie pendant son sommeil et finira par le posséder entièrement. À travers son journal intime, le personnage décrit ses angoisses, ses doutes, ses tentatives pour comprendre ce qui lui arrive, oscillant entre l’hypothèse de la folie et celle d’une présence surnaturelle. Un matériau idéal pour Dolan, qui a toujours aimé les personnages tourmentés, les relations complexes et cette manière de filmer la psychologie comme un paysage, avec ses ombres, ses lumières et ses zones d’incertitude.
Le projet, cependant, reste conditionné à une réalité moins poétique : celle du financement. Dolan, qui a connu des succès critiques et commerciaux, mais aussi des projets plus difficiles à monter, sait que le cinéma d’auteur, surtout lorsqu’il s’aventure dans des registres de genre, doit souvent composer avec des producteurs frileux, des budgets serrés et cette idée que le fantastique à la française ne se vend pas aussi facilement qu’un blockbuster hollywoodien. « Si je trouve les financements », a-t-il déclaré, avec cette honnêteté désarmante qui caractérise ses interviews, comme pour rappeler que même les réalisateurs établis doivent encore se battre pour convaincre, pour rassurer, pour prouver que leur vision vaut l’investissement.
Adaptation de Maupassant par Dolan : entre folie et surnaturel
Le choix de Le Horla n’a rien d’anodin. Maupassant, qui a lui-même sombré dans la folie avant de mourir en 1893, a écrit cette nouvelle comme une exploration de ses propres angoisses, de cette peur d’être possédé par une force invisible, de perdre le contrôle de son esprit, de devenir fou. Dolan, qui a toujours été fasciné par les personnages en crise, par les relations toxiques, par cette manière dont l’amour peut devenir une prison, trouve dans ce texte un matériau idéal pour explorer ces thèmes qui lui sont chers.
Le réalisateur québécois n’a pas encore dévoilé de détails sur le casting, ni sur la manière dont il compte adapter la nouvelle, mais on peut imaginer qu’il ne se contentera pas d’une simple transposition fidèle. Dolan a toujours aimé réinterpréter les textes, les plier à sa vision, y inscrire sa propre sensibilité, et Le Horla devrait lui offrir cette opportunité de créer un film d’horreur psychologique qui ne ressemble à aucun autre, avec cette esthétique particulière qui caractérise son cinéma : des couleurs saturées, des gros plans, des musiques omniprésentes et cette manière de filmer les émotions comme des forces de la nature.
Le projet s’inscrit également dans une tendance plus large du cinéma contemporain, qui voit de plus en plus de réalisateurs d’auteur s’emparer des codes du genre pour explorer des thèmes plus personnels. Jacques Audiard, par exemple, a récemment annoncé se lancer dans le cinéma d’horreur pour Netflix, tandis que Christopher Nolan a évoqué son désir de réaliser un film d’horreur après L’Odyssée. Dolan, avec Le Horla, s’inscrirait dans cette mouvance, mais avec une approche plus intime, plus psychologique, plus proche de Maupassant que des blockbusters hollywoodiens.
Reste la question du financement, qui demeure l’obstacle principal. Dolan, malgré sa notoriété, n’est pas à l’abri des difficultés que rencontrent tous les cinéastes d’auteur lorsqu’ils tentent de monter des projets ambitieux, surtout dans un contexte où les producteurs sont de plus en plus frileux, où les budgets sont serrés et où le cinéma européen doit composer avec la concurrence des plateformes et des blockbusters. Canal+, par exemple, a récemment annoncé investir près d’un milliard d’euros dans le cinéma français et européen sur cinq ans, mais ces fonds sont loin d’être suffisants pour financer tous les projets, et Dolan devra encore convaincre, rassurer, prouver que son Horla vaut l’investissement.
Et si l’on cherche une morale à cette histoire, on ne la trouvera pas dans les détails du scénario, ni dans les rumeurs de casting, ni dans les dates de sortie, mais dans cette idée que même les réalisateurs les plus établis doivent encore se battre pour leurs projets, doivent encore convaincre, doivent encore prouver que leur vision vaut l’investissement. Xavier Dolan adaptera Le Horla de Maupassant, mais seulement s’il trouve les financements, et cette condition, loin d’être anecdotique, en dit long sur l’état du cinéma contemporain, sur cette tension permanente entre la création et la réalité économique, entre la vision et le budget. Le projet, s’il voit le jour, promet d’être une exploration angoissante de la folie, du surnaturel et de cette frontière poreuse entre les deux, mais pour l’instant, il reste suspendu à cette question simple et terrible : trouvera-t-on l’argent ?


