Cinq ans après sa disparition, voilà enfin l’hommage que l’homme méritait, et il fallait bien une institution comme la Cinémathèque française pour l’organiser : depuis le 7 octobre 2026 et jusqu’au 31 janvier 2027, le temple de la rue de Bercy consacre à Jean-Paul Belmondo une exposition intitulée Belmondo, le Magnifique, doublée d’une rétrospective de trente-cinq films. Le titre, emprunté au film de Philippe de Broca, a le mérite de la clarté : on vient célébrer un monument, un athlète gracile, cet interprète qui, au début des années 1960, a révolutionné le jeu d’acteur en même temps qu’il inventait, à sa manière, l’homme moderne au cinéma. Archives personnelles, affiches, costumes, photographies inédites : le parcours raconte une carrière et une vie menées tambour battant, selon la formule de la maison, formule qui, pour une fois, n’est pas une clause de style.
Belmondo, le Magnifique : l’exposition événement de la Cinémathèque
Le commissariat a été confié à Clémentine Deroudille, et l’exposition se veut une plongée dans les archives personnelles de l’acteur, photos inédites, affiches, costumes, autant de pièces qui racontent non pas un mythe abstrait mais un corps en mouvement perpétuel. Car le personnage se joue là, dans ce corps : né en 1933, mort en 2021, Belmondo fut d’abord ce visage de boxeur éphèbe qui fit de À bout de souffle un manifeste, puis ce cascadeur qui refusait les doublures, cet homme de brio dont le sourire unique a tenu quatre-vingt-dix films et quelque soixante ans de cinéma français. Le Baron de la Cinémathèque le résume d’une phrase qui vaut tous les panégyriques : « un monument du cinéma français, un athlète gracile ». Les visites et parcours accompagnés sont prévus, ainsi qu’un volet pédagogique pour les jeunes publics, une discussion intitulée « Belmondo : le mythe d’un homme moderne au cinéma » figure au programme des jeudis jeunes. Côté pratique, il faut compter 14 euros en plein tarif, 11 pour les 18-25 ans, 7 pour les moins de 18 ans et les bénéficiaires des minima sociaux, gratuit pour les porteurs du Libre Pass, avec une réservation de créneau obligatoire : en matière d’hommage populaire, la billetterie a vite fait de rappeler qu’on est en 2026.
Une rétrospective de 35 films pour redécouvrir l’icône du cinéma français
La programmation en salles est à la hauteur de l’ambition, puisque ce sont trente-cinq films qui seront projetés jusqu’à la fin janvier, avec rencontres et conférences à l’appui. La rétrospective s’ouvre symboliquement sur Le Magnifique, le film de Broca de 1973, et propose un parcours qui restitue les deux Belmondo, ou plutôt les deux versants d’un même homme : celui des débuts virevoltants, rebondissant de Godard à Verneuil, de Becker à Melville, figure totémique d’une Nouvelle Vague qui l’a révélé sans jamais le retenir ; et celui de l’édification du mythe, star parmi les stars, incarnation solaire, joyeuse et bondissante d’une certaine virilité française. Il y a là, dans cette dualité, tout le paradoxe de l’acteur, et l’exposition comme le cycle refusent de choisir un camp. Belmondo lui-même en avait parlé mieux que personne : « À cette époque-là, je n’arrêtais pas : trois ou quatre films par an. Et, malgré l’image que m’avait donnée Godard, on me reprochait de passer d’Une femme est une femme à Un singe en hiver. » Le reproche, on le sait, ne l’a jamais empêché de tourner.
Il faut dire ce que ce genre d’hommage a d’un peu contradictoire, et le dire sans aigreur. La Cinémathèque, institution savante, vouée à la conservation et à la mémoire du cinéma d’auteur, consacre quatre mois à l’acteur le plus populaire du pays, celui qui remplissait les salles de quartier, celui dont les cascades faisaient hurler les familles du dimanche, et qui, dans l’esprit des cinéphiles sérieux, a longtemps souffert d’une réputation de star commerciale, de comédien à grand spectacle, presque d’un artisan du divertissement de masse. Qu’elle lui accorde aujourd’hui Le Magnifique comme titre, c’est reconnaître implicitement que la frontière entre le cinéma d’art et le cinéma du peuple était un mauvais découpage : Belmondo a fait les deux, avec la même absence de condescendance, et le public qui l’aimait ne s’est jamais embarrassé de hiérarchies.
Reste que ces rétrospectives, aussi réussies soient-elles, produisent toujours le même effet pervers : elles transforment un vivant en objet de patrimoine. Or Belmondo était tout sauf un objet de musée ; c’est l’homme qui sautait d’un train en marche, qui tombait d’un hélicoptère, qui prenait des risques réels pour le plaisir d’un plan. Le montrer derrière une vitrine, c’est prendre le risque de le refroidir. C’est peut-être la fonction de la projection, justement : que les films reprennent le dessus, que l’on retrouve dans l’obscurité de la salle, sur pellicule ou en restauration, ce que les vitrines ne peuvent pas restituer, la vitesse, le sourire, le corps. Trente-cinq séances pour s’en convaincre, c’est un beau programme. Il ne reste plus qu’à réserver un créneau, et à accepter que l’hommage, décidément, soit passé du guichet à la plateforme de réservation. Belmondo aurait trouvé la chose un peu compliquée, mais il aurait signé, avec ce sourire-là, exactement.


