Sous le dôme du Grand Théâtre Lumière, là où le snobisme transpire d’ordinaire avec une élégance toute de soie vêtue, Eye Haïdara a jeté un pavé dans la mare stagnante de l’exégèse cinématographique. Pour l’ouverture de ce 79e Festival de Cannes, l’actrice ne s’est pas contentée de lire un prompteur lénifiant ; elle a entrepris de disséquer, avec une jubilation non feinte, cette espèce en voie d’extinction mais toujours aussi bruyante : le critique de cinéma.
La sémantique du vide
Succédant à un Laurent Lafitte dont on a encore le souvenir des traits d’esprit parfois acides, Haïdara a choisi l’angle de l’absurde. Elle a pointé du doigt cette fameuse « critique savante », celle qui transforme un simple champ-contrechamp en un traité de sociologie post-moderne. En citant cette perle sur la « porosité topographique des espaces sociaux où la verticalité devient le vecteur d’une contamination symbolique », elle a rappelé une vérité universelle : à Cannes, plus on utilise de mots compliqués, moins on a de choses à dire.
C’est le grand paradoxe de la Croisette. On y célèbre le visuel, l’organique, le cri du cœur, mais on finit toujours par se heurter à des analystes qui préfèrent la théorie des cordes à l’émotion pure. Haïdara a eu le mérite de souligner que, derrière ces phrases alambiquées, se cache souvent un vide sidéral que l’on tente de combler avec du jargon universitaire.
Du miel au fiel
L’exercice était périlleux. Il s’agissait de caresser les egos tout en leur montrant leurs propres rides. Entre les critiques « caressantes » — ces odes à la Palme pré-mâchées pour les réseaux sociaux — et les saillies meurtrières, l’actrice a navigué avec une maestria irrévérencieuse. Sa mention de la pique sur le générique de fin trop éloigné de celui du début n’était pas seulement un bon mot ; c’était un rappel que l’art est une mise à nu permanente, offerte en pâture à des gens payés pour être mécontents.
L’accompagnement mélancolique de Miri Ben-Ari au violon ajoutait cette couche de dérision nécessaire : oui, recevoir une mauvaise critique est une tragédie grecque… ou simplement le signe qu’on a raté son film.
Un adieu sous les étoiles
Mais le Festival ne serait pas ce qu’il est sans son lot de nostalgie. Entre deux piques envoyées au quatrième pouvoir, Eye Haïdara a su ramener de l’humanité sur scène. En évoquant la figure tutélaire de Nathalie Baye, disparue récemment, elle a rappelé que l’élégance n’est pas qu’une affaire de robe de créateur, mais une manière d’être au monde.
L’ombre de la grande actrice a plané un instant sur l’assemblée, juste avant que Peter Jackson et Elijah Wood ne viennent nous rappeler que, si la critique passe, les mythes, eux, restent.
Le ton est donné pour cette quinzaine : on rira de nous-mêmes, on pleurera nos idoles, et on attendra avec une impatience feinte de voir si le successeur d’Anora saura survivre à la « porosité topographique » des stylos acérés. Haïdara, elle, a déjà gagné son premier duel.


