James Dean, le géant du petit écran

De James Byron Dean, beaucoup ne connaissent que l’icône et sa destinée tragique, symbole de la fièvre juvénile et des affres d’une vie menée à cent à l’heure. Sachez-le : Dean a beaucoup plus tourné pour la télé que pour le cinéma.

Mais entre ivresse, passion des belles mécaniques et sorties de route, le petit prodige incontrôlable n’a pas fait que révolutionner l’acting, au travers de quelques longs-métrages passés au rang de classiques (la triplette À l’est d’Eden, La fureur de vivre et Géant), bouleversant les habitudes sclérosées de comédiens au jeu théâtral, qui revendiquaient leur statut d’indéboulonnables des grands studios (qu’on songe au face à face d’anthologie de Dean et son père de fiction Raymond Massey dans À l’est d’Eden).

Ce serait se méprendre sur l’itinéraire sinueux de Jimmy (éternel surnom de James Dean) qui, durant sa carrière, n’a eu de cesse d’affiner son art au gré de détours par la case télévisuelle. L’Histoire du Cinéma a tendance à occulter cette facette de sa vie, riche de participations à plus d’une vingtaine de séries (Treasury Men in Action, The Big Story, Danger, Crossroads, …) et téléfilms (dont le très réussi Forgotten Children, 1952, de William Corrigan) ; un nombre sensiblement plus élevé que l’ensemble des longs-métrages de sa filmographie. Voici donc 5 repères, forcément subjectifs, de sa carrière télévisuelle. Même si décidément, la petite lucarne semble bien trop étroite pour canaliser le talent et la fougue du « Petit Prince » (Dean était très attaché au roman de Saint-Exupéry) …

1) Hill Number One : A Story of Faith and Inspiration (1951) d’Arthur Pierson, issu des drames télévisés du Family Theatre (1949-1958).

Hill Number One marque la première apparition créditée de James Dean, qui avait auparavant tourné dans un spot publicitaire pour Pepsi-Cola (1950). Le tout premier rôle de James Dean ? L’apôtre Jean. Il s’agit d’un téléfilm de propagande produit sous l’égide de la compagnie catholique Family Theatre (d’où ces drames TV regroupés sous la même bannière) et soutenu par des groupements chrétiens comme la « Family Rosary Crusade ».

Le titre Hill Number One fait d’ailleurs allusion à la colline sur laquelle Jésus fut crucifié, dite « Colline du Calvaire ». Dans ce téléfilm, un prêtre (Gordon Oliver, aperçu dans L’insoumise de William Wyler) choisit le jour de Pâques pour répandre la bonne parole parmi une bande de soldats (on y dénombre Roddy McDowall, dont la saga La planète des singes fera la célébrité), dépités par la situation (ils sont sales, peu ravitaillés, isolés et occupés à bombarder des collines…) et pour qui la guerre semble de plus en plus absurde.

James Dean y incarne l’apôtre Jean (John en v.o.), ou du moins sa version fantasmée, sortie de l’esprit de l’homme d’église débarquant sur le champ de bataille. Car l’œuvre d’Arthur Pierson – vieux briscard des productions télé, il avait orchestré les débuts de Marilyn Monroe dans Dangerous Years – installe son intrigue aux résonances bibliques pendant la Guerre de Corée, qui était alors sous les feux de l’actualité (le conflit durera du 25 juin 1950 au 27 juillet 1953).

On peut néanmoins y déceler des bribes du potentiel naissant de l’acteur, qui fait son entrée après plus de 25 minutes de film. On ne le verra qu’une poignée de fois : figurant au côté de Marie (la jolie brune Ruth Hussey, une des attractions du Indiscrétions de George Cukor), il vante les mérites du fils de Dieu, puis prend la parole à la réunion des apôtres, avant de fêter la résurrection du Christ. Vous l’aurez compris : dans la filmographie de Jimmy Dean, Hill Number One est d’une importance historique plus qu’artistique.

2) The Evil Within (1953) de Don Medford, extrait de l’anthologie Tales of Tomorrow (1951-1953)

Dans The Evil Within, Jimmy est d’une désinvolture… réjouissante. Tales of Tomorrow est la première anthologie à sketches de science-fiction dans l’histoire de la télé américaine – au fil des épisodes, elle bénéficia de la présence d’acteurs du calibre de Leslie Nielsen, Walter Abel, Bruce Cabot, Eva Gabor ou encore Lon Chaney Jr.

Dans cet épisode – tourné en direct ! – de Tales of Tomorrow (que l’on peut considérer comme l’aînée de La quatrième dimension, qui animera les foyers américains de 1959 à 1964), James Dean campe l’assistant binoclard d’un savant un peu macho sur les bords (Rod Steiger, futur Père Delaney d’Amityville, la maison du diable et star du Il était une fois… la révolution de Sergio Leone), qui vient d’inventer un mystérieux sérum annihilant toute forme d’inhibition. Le produit, stocké dans le frigidaire familial, sera accidentellement ingéré par l’épouse du chercheur (Margaret Phillips, abonnée aux productions TV des 50’s et early 60’s), après s’être répandu sur un gâteau (!).

Bien sous tous rapports, cette femme au foyer par excellence se muera en séductrice, minaudant au téléphone pour draguer le collaborateur de son mari. Elle multipliera aussi les comportements borderline, détruisant dans un même mouvement les notes et le résultat des recherches de son scientifique d’homme.

Quant à lui, Jimmy ne débarque qu’à la suite du deuxième spot publicitaire (inséré dans l’épisode, comme il était de coutume à l’époque) et, en dépit d’un temps d’apparition famélique à l’écran, régale par son jeu à l’apparente désinvolture. Une caractéristique – flirtant avec la nonchalance – qui sera souvent sa marque de fabrique, à l’exemple de la (fausse) impassibilité du grand Robert Mitchum.

3) Sentence of Death (1953) de Matt Harlib, tiré de Studio One (1948-1958)

James Dean, sauvé de la chaise électrique par la mère du tueur de Vendredi 13 ! Il y a du beau monde au casting des ces téléfilms produits par la chaîne CBS : Boris Karloff, Charlton Heston, William Shatner, Anne Bancroft… Et donc James Dean, qui aura tourné à trois reprises pour Studio One, ses autres participations étant Ten Thousand Horses Singing et Abraham Lincoln (diffusés en 1952).

Sentence of Death, adapté d’une nouvelle éponyme de l’auteur de roman noir Thomas Walsh (Midi, gare centrale, Ronde de nuit), voit James Dean tenir le rôle du coupable présumé d’un meurtre. Une jolie cliente huppée (la blonde Betsy Palmer, qui sera la mère du boogeyman Jason dans les deux premiers opus de la franchise Vendredi 13) et un peu peste, aidée d’un policier (Gene Lyons, apparu dans une palanquée de séries, dont Gunsmoke, Star Trek … et Bonanza !), va se battre pour prouver son innocence et lui éviter de griller sur la chaise électrique. Dean et sa dégaine de beau gosse au brushing impeccable entrent en scène au poste de police, parmi les suspects présentés à la veuve du commerçant et à un couple de témoins. Ils affirment avec certitude qu’il s’agit du meurtrier, tandis que la dernière cliente de cette funeste soirée n’est pas du même avis…

En quelques plans et lignes de dialogues, le héros de Géant dévoile l’étendue de son charisme, même s’il paraît de prime abord peu concerné par l’intrigue du film ; le visage poupin et rieur, il étale son art de la tchatche sans se soucier du reste… si ce n’est que ces éléments sont raccord avec son personnage. D’aucuns nommeraient volontiers cela « apposer sa griffe », surtout à l’aune des grandes interprétations de Dean chez Elia Kazan (À l’est d’Eden) et Nicholas Ray (La fureur de vivre), toujours partagées entre fébrilité et insolence, tics nerveux et explosions de colère. La deuxième partie de Sentence of Death (chaque partie est séparée de l’autre par un spot publicitaire) n’en a que plus d’impact, lorsque Jimmy nous cueille par la variété de son registre dramatique. On appelle ça le talent.

4) The Bells of Cockaigne (1953) de James Sheldon, une des fictions du Armstrong Circle Theatre (1950-1963)

Plutôt qu’en teenager révolté, ça vous dit, Dean en petit magasinier fauché, rattrapé par la dureté de l’existence ?

Mis en scène par James Sheldon (réalisateur de plus d’une centaine d’épisodes de séries télé) et chapeauté par la marque Armstrong pour la NBC, The Bells of Cockaigne offre un visage différent de James Dean, très touchant dans la peau de Joey, un « père courage », dont le maigre salaire ne suffit pas à couvrir les soins nécessaires à son enfant asthmatique. C’est donc logiquement que le titre du téléfilm – Les Cloches de Cocagne dans la langue de Molière – fait allusion au paradis terrestre ; un Éden situé loin des contrariétés du quotidien et auquel rêvent de pauvres hères sans le sous.

Pour l’anecdote, le bienfaiteur de Joey n’est autre que l’acteur d’origine canadienne Gene Lockhart, que James Dean avait déjà croisé dans Hill Number One. Par le passé, Lockhart s’était – entre autres – illustré dans le western La charge fantastique (Raoul Walsh, 1941) et dans le tétanisant Les bourreaux meurent aussi (Fritz Lang, 1943), sur un scénario du dramaturge Bertolt Brecht. Alors certes, si The Bells of Cockaigne (encore une fois filmé en direct) n’évite pas l’ornière du misérabilisme, il n’en oublie pas pour autant d’aménager de l’espace à Jimmy Dean pour qu’il puisse s’exprimer. Son petit magasinier, véritable écorché vif, préfigure les rôles qui feront sa renommée et contribueront au mythe.

Toute en nuances, son interprétation vaut le coup d’œil et que l’on se donne la peine de passer outre les défauts d’une production assez moralisatrice. Pour l’anecdote, nombre de monstres sacrés ont figuré dans le Armstrong Circle Theatre à leurs débuts, dont Grace Kelly, Jack Lemmon, Paul Newman, Telly Savalas et Walter Matthau.

5)  I’m a Fool (1954) de Don Medford, General Electric Theatre (1953-1962)

Non, James Dean et Natalie Wood ne se sont pas rencontrés sur La fureur de vivre !

Ronald Reagan en a été le « Monsieur Loyal » – host – de 1954 à 1962. Dean apparaît aussi dans une autre fiction du General Electric Theatre, pareillement diffusée en 1954 : The Dark, Dark Hours. I’m a Fool peut s’envisager comme un vague brouillon de La fureur de vivre, dont le tournage n’aura lieu qu’un an plus tard.

Ce téléfilm réunit déjà le couple mythique du chef-d’œuvre de Nicholas Ray : Jimmy Dean – dans un emploi d’ado paumé – et la délicieuse Natalie Wood (La fièvre dans le sang, West Side Story, Brainstorm) en jeune bourgeoise éprise de ce gaillard de la campagne. C’est aussi une des rares adaptations d’un grand romancier américain un peu oublié, Sherwood Anderson (Pauvre Blanc alias Poor White restera son œuvre la plus réputée), un des proches de Faulkner – avec qui il vécut d’ailleurs en colocation – et ami d’Ernest Hemingway, qu’il côtoya lors de son séjour à Paris.

I’m a Fool est une réussite, et ce malgré le caractère statique conféré par le recours à un narrateur (le cabotin Eddie Albert, tout droit sorti de la comédie à succès Vacances romaines, transcendée par la « pétillance » d’Audrey Hepburn). La relation entre Le Gamin/The Boy (James Dean) et Burt, son premier employeur-mentor (le black Roy Glenn, fameux second rôle, remarqué dans le drame de Douglas Sirk Écrit sur du vent, puis bien plus tard – en 1971, l’année de son décès – dans Les évadés de la planète des singes), sonne juste, tout comme l’amourette compromise entre « Little Bastard » (surnom de Dean, attribué par le cascadeur Bill Hickman, et gravé sur sa Porsche 550 Spyder, au volant de laquelle il a perdu la vie) et Natalie Wood.

Très classique, le téléfilm de Don Medford ne laissera pas de marbre les cœurs tendres, qui devraient s’émouvoir du désir d’ascension de ce môme du Midwest, tentant de s’approcher de la fille de ses rêves, mais la perdant à tout jamais par ses mensonges… Fragile et maladroit, James Dean épouse idéalement les contradictions de son personnage, tiraillé entre la pureté de ses sentiments et son origine sociale. Une sensibilité à fleur de peau qui l’accompagnera de rôle en rôle.

Plus rares les unes que les autres, ces différentes œuvres sont disponibles – restaurées – dans un coffret DVD édité par Bach Films (Collection Hommage à James Dean, disponible en ligne ici). Elles bénéficient d’une présentation par l’érudit Stéphane Bourgoin et sont complétées par l’excellent documentaire de Robert Altman et George W. George L’histoire de James Dean (The James Dean Story, 1957).

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