Lovisa Fåhræus – NOUVELLE VAGUE

Peignoir et Culotte haute : ISSEY MIYAKE

Lovisa est mannequin. Dans un monde où le mannequinat semble être devenu l’une des professions les plus précaires, comment expliquer que de nombreuses mannequins travaillent encore très bien, quelles sont leurs passions, leur façon de s’adapter. 

La vague IA est internationale, mais est-ce le marché français le principal problème, ou un simple effet de mode, qu’en pense une mannequin européenne installée aux Etats-Unis? 

Bikini et bracelets ELIE SAAB, pochette  SOTEVY, Chaussures CASADEI chez Carla StBarth

Tu étais étudiante et là, une rencontre t’a poussée à faire du mannequinat, mais ce n’était pas n’importe quelle rencontre, on peut même dire que d’une telle personne, tu ne pouvais que suivre ses conseils. 

Ma carrière de mannequin a commencé grâce à quelqu’un de très proche de moi : Michaela Bercu, qui n’est autre que la mère de mon petit ami. La première fois que je l’ai rencontrée, je me souviens être entrée chez eux en me disant : qui est cette grande femme magnifique ? Puis j’ai aperçu cet énorme livre sur la table basse, je me suis mise à le feuilleter, et page après page je voyais « Vogue, Vogue, Vogue »… J’étais totalement sous le choc.

Michaela est le visage de l’une des couvertures les plus iconiques de l’histoire de la mode : celle de novembre 1988 de Vogue, la toute première couverture de Anna Wintour en tant que rédactrice en chef. Elle portait une veste bijou Christian Lacroix à 10 000 dollars associée à un jean délavé Guess à 50 dollars, une combinaison si inattendue que les imprimeurs ont, à l’époque, appelé la rédaction du Vogue pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une erreur. Cette image a changé la mode pour toujours. 

Avoir Michaela si proche de moi a été l’un des plus grands cadeaux de ma vie. Dès le début, c’est elle qui m’a encouragée à passer pour la première fois devant un objectif, en aidant un ami de la famille sur un petit shooting. Ce moment a tout déclenché. Peu après, j’ai signé en agence à Milan, puis mes projets pour New York ont commencé. Elle m’a toujours rappelé qu’il fallait avoir la peau dure dans ce milieu, et ce conseil m’a portée plus loin que tout le reste.

Robe ETIENNE JEANSON, string de bain SCANDALE

Aujourd’hui sens-tu une baisse de ton activité ou au contraire cela n’arrête-t-il pas?

Aucun ralentissement, au contraire, cela continue de grandir. Mais je crois profondément que cet élan, c’est à nous de le créer. On ne peut pas rester assis à attendre qu’un agent ou quelqu’un d’autre nous tende des opportunités. Il faut aller les chercher soi-même, avec tout ce qu’on a. Si l’on porte soi-même la torche, et qu’on la tient fermement, la flamme ne s’éteint jamais.

Robe VIVIENNA LORIKEET

Beaucoup de mannequins en France sont affolé(e)s de perdre près de 40% de leur activité depuis quelques mois notamment à cause de l’IA, ressens-tu le même phénomène à travers le monde?  

Pas du tout, et certainement pas sur le marché américain. La concurrence y est déjà tellement intense qu’il n’y a tout simplement pas de place pour que l’IA prenne le dessus. Le vrai talent, la vraie présence, la vraie connexion humaine : c’est cela que ce marché exige, même avec l’IA à nos côtés.

Le moment où l’IA commencera à remplacer un travail humain authentique enverra un signal très particulier — et pas un bon. Pour moi, cette énergie paraît peu professionnelle. L’IA peut accomplir des choses incroyables, mais elle ne pourra jamais surpasser la créativité et l’âme humaines.

Maillot de bain  SCANDALE , Sac PALERA Milano chez Carla St Barth

Penses-tu que l’IA va être un simple outil pour permettre plus de possibilités ou que cela va remplacer le mannequinat? Les consommateurs ne vont-ils pas eux-même militer pour du vrai, de l’humain, comme on a pu le voir pour le biologique ou pour des combats éthiques par le passé? 

Sans aucun doute, l’IA deviendra un outil créatif qui élargira le champ des possibles. Mais remplacer totalement les mannequins ? C’est une autre histoire.

Personnellement, quand je vois une campagne générée par IA, cela ne m’inspire pas ; au contraire, quelque chose se coupe immédiatement.

Utilisée avec intelligence, l’IA peut véritablement enrichir le travail. Mais dès qu’elle remplace la créativité humaine, je pense que nous ressentons tous cette perte très profondément.

Ce que je remarque, c’est que plus nous sommes entourés de technologie, plus nous aspirons à quelque chose de vrai, à quelque chose qui rappelle “avant”. On le voit déjà avec ce retour à l’authenticité et aux connexions réelles. D’une certaine manière, j’espère que l’IA nous rappellera ce qui compte vraiment et réveillera la créativité qui sommeille en chacun de nous.

Veste LÉONARD Paris,Bikini SCANDALE

Ton job c’est l’image, l’image de toi, est-ce facile tous les jours d’avoir comme outil de travail principal son propre corps?  

C’est à double tranchant. Être sa propre marque est l’un des aspects les plus uniques et stimulants de ce métier : il existe très peu de professions où l’on est soi-même le produit, et il y a quelque chose de très puissant là-dedans.

Mais cela demande une peau dure — encore une fois, le meilleur conseil que Michaela m’ait donné. Il faut comprendre qu’un refus n’est jamais personnel. Si un directeur ne vous choisit pas, cela signifie simplement que votre image n’était pas la bonne pour ce projet à cet instant précis. Cela n’a rien à voir avec votre valeur. Intégrer cela profondément change tout.

Bien sûr, on ne fait pas ce métier seul. Nos agents et toutes les personnes qui nous entourent sont essentiels. C’est toujours un travail d’équipe. Mais au cœur de tout, vous êtes votre propre marque. L’énergie que vous dégagez, la manière dont vous vous présentez, l’authenticité que vous incarnez : cela vous appartient entièrement. Et c’est ce qui rend ce métier si passionnant..

Maillot de bain VILEBREQUIN, Pochette BOTTEGA VENETA chez Carla StBarth

Beaucoup de personnes réduisent le métier de mannequin à être un « cintre » alors que c’est un mélange entre acting, et performance, avec une endurance extrême, des levers extrêmement tôt chaque jours, des déplacement en continu, loin de ses proches et une hygiène de vie implacable en limitant souvent les sorties et la vie sociale, comment vis-tu tout cela? 

Par où commencer ? Les gens ne réalisent vraiment pas à quel point cette vie exige de discipline. Le travail et l’investissement qu’elle demande sont immenses.

J’aime penser les choses ainsi : puisque nous sommes notre propre marque, nous devons prendre soin de nous comme d’un appareil. On ne peut pas laisser un ordinateur tourner à moitié, rentrer chez soi à cinq heures, puis revenir le lendemain en espérant qu’il fonctionne parfaitement. Il faut constamment le réinitialiser.

Notre corps est le hardware. Notre esprit et notre âme sont le software. Pour que le système fonctionne, tout doit être entretenu, rechargé, aligné.

Et pourtant, j’adore cela. J’aime voyager, j’aime qu’aucune journée ne ressemble à une autre.

Un jour, alors que j’étais chez ma famille dans le nord de la Suède, j’ai été bookée pour un job qui m’a obligée à voler dix-neuf heures jusqu’à Los Angeles, simplement pour une campagne où je conduisais une voiture pendant quelques heures, avant de reprendre immédiatement l’avion pour dix-neuf heures dans l’autre sens. Cela peut paraître dingue, mais je le referais sans hésiter.

Mais soyons honnêtes : tenir douze heures debout dans des poses, garder son énergie, sourire au maximum malgré l’épuisement… certains jours, je rentre totalement vidée. Il est essentiel de protéger son énergie, de recharger sa batterie avec les bonnes choses et d’éliminer le bruit extérieur.

Le mannequinat paraît incroyablement glamour vu de l’extérieur. Et il l’est. Mais c’est aussi un travail acharné. Honnêtement , il faut être un peu fou, dans le bon sens du terme 😉

 Casquette à visière ISSEY MIYAKE, Maillot de bain ETIENNE JEANSON, T-Shirt vintage LUI

Tu es suédoise mais installée aux Etats-Unis, sens-tu de profondes différences de mentalités dans ton secteur, malgré le monde mondialisé dans lequel nous sommes. 

Sans aucun doute, et choisir les États-Unis a été une décision extrêmement consciente de ma part. Quand j’ai commencé il y a trois ans, je savais que c’était là que je devais être.

Les États-Unis sont un endroit où l’on peut s’exprimer pleinement, fort et librement — et cela représente tout pour moi. L’expression n’est pas seulement une partie du métier, elle est le métier. C’est là que vit ma créativité.

Les opportunités ici sont incomparables avec ce que j’aurais pu trouver en Suède. Bien sûr, chaque endroit a ses avantages et ses limites, mais j’ai toujours ressenti quelque chose qui me poussait vers les États-Unis.

Il y a ici, surtout à New York, une énergie permanente de mouvement, de création, de spontanéité. C’est électrique. Des milliers de photographes, mannequins, stylistes, maquilleurs, tous prêts à créer, naturellement et librement. C’est incroyablement inspirant.

En Suède, les choses sont souvent plus structurées, plus planifiées. La créativité suit davantage un processus. Cela a son charme, mais cette liberté de simplement apparaître et créer, d’assumer pleinement qui l’on est, c’est quelque chose de très américain. Et j’adore cela.

Veste et jupe GLAMODA, Minaudière SOTEVY, Lunettes de soleil CALVIN KLEIN 

Quelle projection future peut avoir une mannequin, est-ce un métier qui est éphémère de nature, pour quelques années, ou de plus en plus de mannequins ne sont-elle pas mannequin pour plusieurs décennies avec l’ouverture à de nouvelles cibles, à de nouvelles façons de communiquer ? 

Tout dépend de ses objectifs, de sa vision, et de ce à quoi on compare cette carrière.

Quand on regarde les années 80 ou 90,  l’époque de Michaela, c’était un tout autre monde. Elle avait déjà tout accompli à vingt-quatre ans et avait pris sa retraite. Moi, j’ai commencé à vingt-trois ans. Les temporalités et les définitions mêmes d’une carrière ont changé.

Aujourd’hui, il y a plus d’opportunités que jamais, simplement sous des formes différentes. Les réseaux sociaux ont totalement transformé la donne. Ils offrent une plateforme immense pour montrer toutes les facettes de soi, pas seulement celle de mannequin.

Pantalon EMANUEL UNGARO, Montre LACOSTE, Bottines HERBERT LEVINE chez Carla StBarth 

Pour quelqu’un d’expressif comme moi, c’est un cadeau. Le mannequinat ne représente peut-être que 10 % de qui je suis. Je suis bien plus que cela, et les réseaux me permettent de construire une communauté autour de ce qui me tient vraiment à cœur : inspirer les jeunes filles à poursuivre leurs rêves, partager mon amour du bien-être, de la nature et d’une vie authentique.

Les carrières que j’admire le plus sont celles qui parviennent à réunir toutes ces dimensions. Gisele Bündchen en est l’exemple parfait : une véritable supermodel, tout autant reconnue pour son lien profond avec le bien-être et la nature.

Alors le mannequinat est-il éphémère ? Il peut l’être. Ou il peut être le début de quelque chose de bien plus grand. Tout dépend de ce que l’on choisit d’en faire.

Robe GLAMODA, montre LACOSTE, sandales ELIE SAAB

DIRECTION ARTISTIQUE & CONVERSATION

Etienne Jeanson @etiennejeanson

PHOTOGRAPHIE

Camellia Menard @camelliamenard

TALENT

Lovisa Fåhræus @lovisafahraeus

STYLISME

Etienne Jeanson @jnsn_fashion

MAQUILLAGE & COIFFURE

Idalmi Perez Roy @idalmistbarth_artistry

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