Frédéric Beigbeder : « C’était bien, la littérature », le grand entretien LUI

Frédéric Beigbeder publie Ibiza a beaucoup changé (Albin Michel), vingt nouvelles où Octave Parango vieillit, se range et regarde l’époque de travers. Face à Eric Naulleau, ancien ennemi devenu allié, l’écrivain parle de MeToo, de ses années LUI sous cocaïne, de Loana, de l’IA et d’une littérature qu’il croit menacée.

L’essentiel

  • Ibiza a beaucoup changé, de Frédéric Beigbeder, réunit vingt nouvelles autour d’Octave Parango, inédites ou revues ; le livre est paru chez Albin Michel (224 pages, 19,90 euros).
  • Dans cet entretien avec Eric Naulleau, Frédéric Beigbeder raconte avoir vécu vingt ans d’excès, des années 1990 aux années 2010, et dit que sa rencontre avec Lara l’a sauvé.
  • L’écrivain défend un « manifeste de résistance extinctionniste » contre l’intelligence artificielle, qu’il juge capable de remplacer bientôt les écrivains.

Octave Parango, double officiel de l’auteur, est le fil rouge de ces vingt textes tantôt inédits, tantôt parus dans des périodiques « de l’ancien monde », revus et corrigés pour l’occasion. Revu et corrigé, le personnage principal l’est d’ailleurs tout autant que les nouvelles en question. Le fêtard compulsif se mue au fil du temps en homme plus responsable, s’intéresse à d’autres aspects du monde que les jambes d’une passante, un verre de vodka ou son propre nombril. Qu’on se rassure, entre deux considérations sur l’IA, le désastre écologique, la mort de la littérature ou le rapport à la célébrité, Beigbeder continue de donner la corde des bons mots pour se faire pendre par tous les inquisiteurs de la bien-pensance. Ibiza a beaucoup changé, mais Frédéric ne s’écrit toujours pas avec des accents graves.

Écrire librement face à MeToo et à la « nouvelle censure »

Dans Causeur, Elisabeth Lévy nous a reproché à l’un comme à l’autre de nous soumettre à l’époque, toi en citant une blague dont tu dis que tu ne pourrais plus la faire aujourd’hui, moi en renonçant à la nudité intégrale des modèles dans le magazine. Ce nouveau livre est la preuve du contraire pour ce qui te concerne, il contient de quoi te faire pendre dix fois par le tribunal des nouvelles grenouilles de bénitier. Mais as-tu parfois éprouvé la tentation de jouer le jeu, d’écrire des livres pour plaire à l’époque, à un certain progressisme ?

Ce n’est pas vraiment l’impression que donne ce nouveau livre ! Mais il est vrai que l’empressement de la nouvelle censure est angoissant. J’ai envie de mener une vie tranquille, de ne pas être emmerdé tout le temps : ma maison a été taguée, j’ai eu droit à des manifestantes devant les librairies où je signais mes livres, j’ai vécu un temps sous protection policière, ce n’est pas comme ça que j’imagine la vie d’écrivain. Pour autant j’écris librement, je ne me censure jamais et j’attends de savoir ce qui va se passer avec Ibiza a beaucoup changé : vais-je avoir droit à une shitstorm comme à chaque fois que je sors un livre depuis 99 francs. Sauf pour le dernier : mais à part lorsque le sujet est mon père décédé, j’ai toujours des problèmes ! La réception est plutôt bonne pour l’instant, peut-être parce qu’on voit Octave Parango évoluer. Au début, il est comme d’habitude dragueur, alcoolique et drogué, à la fin il s’est assagi, il a fondé une famille et quitté Paris. Les ligues de vertu apprécieront la deuxième moitié de l’ouvrage, les punks comme toi préfèreront la première. Il y en a pour tous les goûts…

«On voit que cette conversation date d’avant MeToo », est-il écrit dans la novella qui ouvre le recueil. Est-ce que tu tiens compte de la nouvelle donne imposée par MeToo dans ta vie et dans ce que tu écris ?

Franchement, on ne peut pas travailler comme ça, j’ai besoin de liberté. Si je dois raconter des rencontres entre des hommes et des femmes, j’essaierai, pour des raisons littéraires et esthétiques, que ce ne soit pas trop lourdaud, vulgaire et graveleux. D’ailleurs, ce que j’aime dans les scènes de rencontre, c’est le badinage dans la tradition du verbe à la Cyrano de Bergerac ou à la Marivaux, plus intéressant à écrire qu’un gros porc qui saute sur une femme. Et puis le progressisme en littérature, ça donne de mauvais livres. Je suis incapable de te citer un bon roman engagé, sauf peut-être L’Assommoir de Zola ou Des souris et des hommes de Steinbeck. Sinon, c’est la plupart du temps laborieux, édifiant et démonstratif. Je ne suis pas en faveur du contrôle moral sur les œuvres, j’aime qu’elles me dérangent, il est pour moi inconcevable d’aseptiser mon écriture pour séduire le lecteur. Et d’ailleurs, quel lecteur ? Le lecteur n’a pas envie de lire des livres attendus où le bien triomphe du mal à la fin, où le méchant riche bourgeois est puni à la fin. C’est ennuyeux et l’ennui est ce que je redoute le plus. Les problèmes commencent au moment où on veut démontrer une thèse : je préfère les romanciers qui regardent, observent, s’amusent de ce qui les entoure, sans chercher à expliquer la vie au lecteur. Sinon, ça donne des bouquins wokistes sans rien d’inattendu, ce qui est d’une grande tristesse, des confessions larmoyantes, des témoignages victimaires, des revendications sur papier glacé. Même Percival Everett, lauréat du prix Pulitzer cette année, que j’ai reçu dans mon émission et qui a réécrit Mark Twain du point de vue de l’esclave Jim, tombe dans ces travers, c’était inévitable. Et c’est beaucoup moins amusant à lire que l’original de Mark Twain.

Tu ne trouves pas beaucoup de bons livres engagés à citer. Est-ce à dire que la bonne littérature est de droite plutôt que de gauche ?

Tout dépend du point de vue. Voyage au bout de la nuit de Céline a d’abord été considéré comme un roman de gauche, un roman social. Et puis tout n’est pas à jeter chez Zola. Au bonheur des dames, par exemple, premier grand roman sur la consommation, sur un hypermarché. Et histoire de me vanter, je crois que 99 francs est un roman de gauche qui critique le capitalisme et décrit la manipulation des masses par la publicité, certes avec cynisme et quelques excès paranoïaques. Il a d’ailleurs été soutenu par le Parti communiste, j’ai été invité place du Colonel-Fabien pour expliquer la publicité aux apparatchiks du politburo… Et pour revenir à ce que nous disions tout à l’heure, il est vrai que 99 francs essayait d’expliquer la vie au lecteur, la vie de la communication.

Les années LUI, la cocaïne et les nuits du Baron et du Montana

Dans certains textes d’Ibiza a beaucoup changé, il est question du temps où tu étais rédacteur en chef de Lui. Quels souvenir gardes-tu de cette époque de ta vie ?

C’était à la fois une époque très drôle et très libre, mais j’étais pour ma part assez malheureux, d’abord parce que j’étais accro à la cocaïne, alcoolique, et que je sortais tous les soirs. Le souvenir que je garde de cette époque est celui d’une immense fatigue. Le journal était assez amusant à lire grâce à une équipe de femmes qui avaient beaucoup d’humour : Céline Perruche, Yseult Williams, Florence Willaert… Je suis fier de ce que nous avons fait de LUI, mais cette période où je n’allais vraiment pas bien a duré assez longtemps.

Combien de temps au juste ?

J’ai commence à m’abîmer la santé dans les années 90 jusque dans les années 2010, ma rencontre avec Lara m’a sauvé. 20 ans d’excès et de nuits blanches, très heureux d’en être sorti.

Même Keith Richards ne s’est pas défoncé aussi longtemps ! C’est miraculeux de s’en être remis.

Oui, je suis un survivant. Au début, c’était amusant, j’ai des souvenirs de fêtes insensées au Baron ou au Montana. Je ne renie rien, mais il arrive un moment où la folie de la nuit, la folie esthétique, littéraire, en un mot l’esprit, disparaît au profit d’une habitude pas très différente de celle d’aller au bureau. Tu vas au Montana comme on va pointer, tu cherches un nouveau produit et quand tu l’as trouvé, ça te met dans un état où toute conversation est à peu près impossible. La partie ludique a été effacée par la partie nihiliste.

Certains des textes avaient déjà paru sous une autre forme par le passé. Qu’as-tu éprouvé à les relire ?

Ce qui est très amusant dans les nouvelles, c’est qu’elles sont autant de débuts. On est sur une plage à Saint-Tropez, à New York ou aux fêtes de Bayonne. On installe un truc, il se passe un événement et c’est comme un château de cartes, on arrête dès qu’on s’ennuie. Dans un roman, il faut persister, il faut faire croire, il faut développer des personnages, il faut des rebondissements. Rien de tout ça dans la nouvelle : dès que tu en as marre, tu arrêtes. En relisant ces textes, je me suis dit que mon écriture était davantage faite pour le genre bref que pour le roman. Et puisqu’il paraît que les gens n’ont plus le temps de lire, la nouvelle est une forme adaptée à notre époque. Pourquoi la nouvelle n’est-elle pas soutenue ? Pourquoi les journaux ne proposent-ils pas plus de textes courts ?

Frédéric Beigbeder en fraise et gilet noir, assis à une table dressée, un robot humanoïde allongé derrière lui
Frédéric Beigbeder, l’homme et la machine. Photo © Renaud Corlouër pour LUI

Il se passe beaucoup de choses avant que ne commence le livre à proprement parler. Il est d’abord écrit sur la jaquette : « Tel est le destin des hommes de la seconde partie du XXe siècle : faire la fête en sachant qu’on est obsolète et qu’on sera remplacé par 1) les femmes 2) les machines. » Est-ce pour toi un motif de déploration, de réjouissance ou de résignation ?

Je me contente de constater sans juger. Le grand remplacement à venir n’est pas celui que Renaud Camus a annoncé, c’est celui de l’homme par des robots. C’est un peu vexant pour les féministes dans la mesure où elles pensaient que ce seraient elles qui prendraient la place. A peine arrivées au pouvoir, elles vont être évincées, cruelle conclusion pour leur si long combat.

Octave Parango, la vieillesse du fêtard et le piège du succès

Sur le même thème, tu te montres plus radical dans « Le dernier homme ». Le sexe masculin a disparu, les femmes règnent entre elles et le monde ne s’en porte pourtant pas mieux… Comment oses-tu remettre en cause les bienfaits d’un âge d’or féministe et féminin ?

Dans la nouvelle qui conclut le livre, intitulée « Le dernier homme » en hommage à Camus, nous sommes vers 2050 et il n’y a plus aucune naissance masculine. Il reste quelques hommes très âgés et dix milliards de femmes. Et pourtant, il y a encore des guerres, des exploitantes et des exploitées, il existe toujours de la violence, rien n’a changé. Le Mal est autant dans la femme que dans l’homme, il est dans l’humain.

Avant le premier texte, il y a aussi sur mon exemplaire ta dédicace à mon intention : « Ibiza a beaucoup changé et toi aussi : la preuve, autrefois tu aurais massacré ce livre ! » Que préfères-tu : les gens qui changent ou les gens qui ne changent pas ?

Je préfère bien sûr les gens qui changent à ceux qui vivent engoncés dans leurs certitudes, c’est épouvantable. Toi et moi, nous passions notre temps à nous tirer dessus par une sorte d’automatisme, c’était à la fois drôle et artificiel à force. Et puis il y a quelques années, nous nous sommes aperçu qu’il existait de moins en moins de critiques littéraires avec une parole impertinente et que nous défendions la même chose en dépit d’avis divergents sur certains auteurs. Que nous étions à bord du même bateau nommé Titanic, autant se serrer les coudes pendant le naufrage…

A l’inverse, il existe des gens qui changent en permanence d’avis. N’est-ce pas aussi troublant que de ne jamais changer d’avis ?

Oui, d’ailleurs je me méfie de moi-même à ce sujet, parce que j’ai un côté Zelig. Il m’arrive par politesse de m’adapter rapidement à n’importe qui, à trouver de l’intérêt à n’importe qui, je me sentais plutôt bien avec les communistes de la place du Colonel-Fabien. C’est un défaut qu’on trouve chez les gens mondains, des caméléons. J’ai un peu peur de moi-même. En regardant Les Rayons et les Ombres, le film de Xavier Giannoli, je me demandais ce que j’aurais fait à la place de Jean Luchaire. Mais le vrai sujet du livre, c’est la vieillesse. La vieillesse d’un fêtard dépassé, qui a la chance de se sauver en fondant une famille. Ce qui a changé dans mon cas personnel (et dans celui d’Octave), c’est le rapport à la dérision. Je vivais dans un monde où tout n’était qu’ironie, dénué de toute sincérité. Des blagues, des blagues, encore des blagues, ne jamais rien prendre au sérieux : c’était mon utopie. Mais à force de faire conneries sur conneries, tu tournes en rond, tu deviens triste, tu deviens seul. Et tu comprends qu’il faut tout de même avoir une raison de vivre, qu’il faut aimer, qu’il faut croire en quelque chose. Pour moi, cela a été la littérature et ma famille, je m’y suis raccroché. Le goût des livres et ma religion. Lire Pierre Michon et aller enregistrer un entretien avec lui dans la Creuse, je ne dis pas que c’est comme rencontrer Dieu, mais c’est parler avec quelqu’un qui vit pour autre chose que seulement boire, manger, dormir, baiser. C’est d’ailleurs ce qui nous unit toi et moi, nous pensons que la littérature est très importante, qu’il faut la défendre.

Non seulement, je n’ai nulle envie de massacrer ce livre, mais j’éprouve en le lisant la nostalgie d’une légèreté perdue, la tienne, la mienne, celle d’une époque. Tout est devenu si pesant…

Tu me demandais en introduction ce que j’avais ressenti en relisant ceux des textes déjà publiés dans des revues. J’y ai en effet retrouvé cette forme de légèreté, de frivolité. Nous étions très insouciants. D’abord parce que nous n’étions pas en permanence surveillés par des écrans, ni en permanence occupés à nous prendre en photo ou nous filmer. Je suis nostalgique de cette inconséquence, d’où l’impression de fraîcheur de ces textes. Au risque de verser dans la mélancolie, puisque c’est un moyen de fuir la tristesse. Ce que tu me dis me fait d’autant plus plaisir que les auteurs que j’aime, Sagan ou Fitzgerald, parlent en apparence de gens qui n’ont rien à foutre de rien, mais en réalité d’amour et de solitude.

« Plus un écrivain a de succès, moins ses livres sont intéressants », écris-tu. Comment expliquer ce phénomène ?

Trop de confort, trop de compliments. Les éloges tétanisent. On se complaît dans l’idée d’avoir du talent, on arrête de douter. Or, pour mieux écrire, il faut de l’inquiétude. Et de la discipline aussi. Et quand tu as du succès, tu deviens paresseux. J’ai voulu en parler à un moment dans le livre, dire qu’entre la vanité de toucher un grand nombre de lecteurs, ce qui a été mon cas, et la frustration d’être un auteur maudit, la seconde était plus saine. Il faut revenir à zéro après chaque livre, ne pas devenir un notable des lettres. Le succès est dangereux, parce qu’il rassure. La littérature est du côté du doute.

A quelle période de ta carrière cette impression de trop grand confort correspond-elle ?

Il y a eu un moment où j’étais numéro 1 des ventes à la fois pour les romans avec 99 francs et pour les essais avec Dernier inventaire avant liquidation. J’ai pété les plombs et puis j’étais jeune, je suis devenu insupportable, j’ai divorcé, etc. Un gros con, vraiment. Une tête à claques : je comprends pourquoi tu avais envie de me gifler à l’époque ! « Tout obtenir pour tout mépriser » a dit Barrès. Je suis content de l’avoir vécu, mais ce n’était pas la période où j’étais le plus intelligent.

Comment es-tu sorti de cette ornière ?

Quelques shitstorms m’ont remis les pieds sur terre. Et puis quitter Paris vers 50 ans a été l’une de mes meilleures décisions, cela a changé ma hiérarchie des priorités de la vie.

« J’écris non pour exister, mais pour croire en Parango ». A ton âge avancé, aurais-tu encore des doutes sur ton existence ?

Pour parler franchement, il y a eu un moment où je me suis pris pour Parango. Je répondais aux gens à la manière d’Octave, je faisais les mêmes conneries, etc. Je sortais tous les soirs, je répétais toujours les mêmes blagues, je me croyais drôle et ne l’étais pas. Le roman, c’est mettre un masque, un déguisement, mais il faut aussi savoir l’enlever. Et je n’y arrivais plus. Il faut dire que tout m’y poussait, à commencer par un mauvais entourage. Il y a eu une adaptation d’un de mes romans au cinéma avec Jean Dujardin, et j’avais l’illusion qu’elle racontait ma vie. J’avais si peu confiance en moi que je me conformais à ce que les gens voulaient que je sois, autant leur faire plaisir… On m’aimerait d’autant plus si j’étais un connard arrogant et dépressif. Il fallait que je brille tout le temps, sans répit, c’était fatigant. C’était du malheur, du malheur absolu. Dans le livre, on voit d’ailleurs par bribes Parango se calmer, évoluer et analyser le système Parango, qui consiste à pratiquer un métier et à le détruire ensuite.

C’est pourtant vrai qu’il ressemble à Beigbeder, ce type… Autre chose à présent. Il y a eu beaucoup de définitions de l’amour au fil des siècles, mais tu parviens à en donner une nouvelle : « On aime pour cesser de cavaler. Bref, tout romantique est un paresseux de la bite ». Comment se fait-il que ce secret ait été si bien gardé ?

Salaud ! Ce n’est quand même pas la meilleure phrase du livre ! C’est un trait d’esprit, seulement de l’humour, mais il est vrai qu’à partir d’un certain âge, courir après toutes les femmes qu’on trouve séduisantes devient épuisant. L’idée derrière cette phrase, c’est qu’on choisit de devenir amoureux parce qu’il est temps de se poser. Mais ce n’est pas ce qui m’est arrivé, l’amour m’est tombé dessus à un moment où j’en avais besoin. J’ai senti chez quelqu’un une bonté et la volonté de faire mon bonheur, tandis que j’avais moi-même envie de devenir meilleur. C’est un miracle qui dure depuis seize ans, ça va bien au-delà de la paresse.

Tu livres d’ailleurs un autre secret d’importance : « C’est ma spécialité : je tombe amoureux d’un canon, et ensuite j’embrasse sa copine moche. Après, quand je fais l’amour avec la moins bien, je pense à la mieux. C’est si simple, un homme. »

Le contrat de base quand on écrit, c’est se moquer de soi et du narrateur, j’aime me foutre de ma propre gueule. En fait, dans ses quêtes nocturnes, Octave cherche moins l’amour ou le sexe qu’il ne court après son miroir, qu’il ne cherche une validation dans le regard d’une femme. Cela dit, j’avais écrit dans L’Egoïste romantique : « Il n’y a pas de femmes moches, il n’y a que des verres de vodka trop petits ».

Tu expliques par ailleurs que, parvenu à trois heures du matin, le séducteur n’est plus très frais…

Il est épuisé par ses bavardages, par ses tentatives de séduction, tout son manège. A trois heures du matin, c’est le pire coup de la ville, c’est beaucoup de baratin pour rien. Je dénonce ce genre d’arnaque qui a fait autant de mal aux femmes qu’aux hommes, je dénonce la drague. D’ailleurs, les jeunes disent « chiner » à présent, le même mot que si on allait chercher une commode Louis XVI dans une magasin d’antiquités !

Loana, la télévision et l’escroquerie de la célébrité

Il est pas mal question de la télévision dans le livre. Par exemple : « La célébrité est un enfer (…) Même les participants aux émissions de téléréalité, qui l’ont désirée plus que tout, tombent de haut dès qu’ils l’obtiennent. » De ce point de vue, que t’inspire le cas de Loana, tombée de haut à tous les sens ?

La vie de Loana a été d’une tristesse absolue. Le point commun avec celle d’Octave, c’est qu’ils ont tous deux cherché la célébrité pour être aimés. Et bien sûr, ce n’est pas ce que tu obtiens. Une autre escroquerie. Au moment où ces gens ont obtenu ce qu’ils souhaitaient, où ils sont parvenus jusqu’au Graal, ils font tout pour l’éviter, pour se cacher derrière des cagoules et des lunettes noires. C’est tout de même étrange. L’élément amplificateur est que la télévision et les réseaux sociaux ont rendu ces gens bien plus célèbres que quiconque par le passé : le visage de Loana était bien plus connu que celui d’Alexandre le Grand en son temps. On a inventé un outil technologique pour fabriquer ce genre de créatures, et c’est d’une violence absolue. A Cannes, il y avait plus de monde pour voir les lofteurs monter les marches que pour les vedettes américaines. Et ensuite rien que le vide quand tu rentres chez toi.

« L’une des principales qualités requises pour être bon à la télé est une forte répugnance pour soi-même ». On a plutôt l’impression en regardant la télé de voir des gens éperdument amoureux d’eux-mêmes…

Ce sont des gens qui n’ont pas confiance en eux, qui ont besoin de se rassurer sous cet éclairage. Des Narcisses qui scrutent leur reflet, c’est ce qui est arrivé à Loana, qui a fini par s’y noyer. Pour supporter les galères de la télévision, il faut vraiment avoir faim de notoriété ! Les gens qui se plaignent de la célébrité qu’ils ont tout fait pour obtenir me paraissent obscènes.

Frédéric Beigbeder en chemise en jean, assis dans un fauteuil rose, portrait réalisé pour le grand entretien de LUI
Frédéric Beigbeder. Photo © Lara Micheli

Autre citation : « Je crois que je préférais avoir tort avec Bret Easton Ellis que raison avec Emmanuel Carrère ». Qu’est-ce que représentent pour toi ces écrivains ? En quoi les opposes-tu ?

La phrase fait bien sûr référence au fameux « Mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Je me suis demandé ce que serait l’équivalent pour Parango. Avoir tort avec Bret Easton Ellis, c’est plonger dans la cocaïne aux toilettes du Nell’s à New York, avoir raison avec Carrère, c’est faire du yoga, confier ses problèmes à un psychothérapeute et pratiquer la méditation transcendantale. D’ailleurs, le dernier livre de Bret Easton Ellis est un peu à la manière de Carrère, il y parle de ses faiblesses, revient sur son enfance. J’aime ces deux écrivains, à vrai dire.

Mais duquel te sens-tu le plus proche ?

J’ai obéi aux deux, en fait. J’ai peut-être fantasmé en vain sur Bret Easton Ellis, qui n’est plus celui qu’il a été, et je me réjouis aujourd’hui d’aller dans la direction du fils de Madame Carrère d’Encausse.

Tu t’en prends par ailleurs au rire, qui est pourtant une valeur sacrée de l’époque. Tu n’aimes pas rire ?

Je ris quand c’est drôle. Or, il y a de nombreux humoristes qui ne sont pas drôles. Nous autres critiques littéraires, notre boulot consiste à distinguer entre les livres qui valent la peine et les autres. C’est la même chose chez les humoristes qui se divisent entre quelques personnes de talent et beaucoup de nuls. On a le droit de le dire. Il ne suffit pas de se proclamer humoriste sur une chaîne de télévision ou de radio pour obtenir de force qu’on rie à tes blagues pas drôles. Kundera parlait « du rire sans humour ». Tu vas sur Instagram ou tu écoutes la radio, tu en ressors épuisé par tous ces gens qui s’efforcent d’être drôles tout le temps au milieu des rires forcés. Pourquoi voulez-vous rire tout le temps ? Vous avez un problème, notre société a un problème. Dans L’Homme qui meurt de rire, j’ai parlé des fonctionnaires du rire : « Bonjour, vous serez drôle tous les lundis à 8h57 ». Le rire, c’est la surprise, c’est l’inattendu. Le rire engagé, le rire militant, on n’en peut plus.

D’ailleurs, le livre se fait parfois grave par moments : « Octave incarne tous ceux qui savaient et n’ont rien fait ».

C’est mon grand sujet. On m’a souvent reproché de critiquer la publicité tout en y travaillant, même chose pour la télévision. J’étais dans ce monde tout en aimant m’en moquer. On peut me huer et huer Octave, mais nous avons tous fait la même chose, nous avons tous bien profité de ce système qui a détruit l’environnement. Et qu’avons-nous fait sinon maugréer ? Ceux qui montrent Octave du doigt s’accusent aussi eux-mêmes. Nous avons passé notre temps à bousiller tout ce qui nous entourait, à surconsommer tout en râlant pour ne pas avoir l’air d’être dupes.

L’IA, Paris et la fin de la lecture

Tu fais un sort particulier à l’IA, tu lui opposes un « manifeste de résistance extinctionniste ». L’IA contre l’Homme, l’IA contre la littérature…

Ma nouvelle marotte, ça me fiche vraiment la trouille. J’ai appris cette semaine qu’on avait demandé à l’IA d’écrire la fin du Bouvard et Pécuchet de Flaubert, et il paraît que c’est très bon. Ça sent la clé sous la porte pour les écrivains. Houellebecq a demandé à l’IA d’écrire un truc à sa manière, et il a trouvé ça plutôt bien. J’ai fait la même chose, et j’ai obtenu quelque chose d’un peu caricatural, pas très léger, mais encore quelques mois, et elle fera mieux que moi. Raison pour laquelle, je souhaite qu’on débranche tout et qu’on revienne à 1991. Au-delà des questions littéraires, ça va flanquer quelques millions de personnes au chômage et remettre en question l’école, par exemple : est-ce qu’il sera encore nécessaire d’apprendre ? Et les avocats, les médecins, les traducteurs… Soit on se résigne, soit on se lève et on se révolte. J’aimerais qu’on dise que Beigbeder a été le Karl Marx de l’IA !

Tu parles aussi de Paris dans le livre : tu as adoré cette ville, puis tu l’as détestée, et tu l’aimes à nouveau…

Je l’aime à doses homéopathiques, j’y viens une fois par mois. Comme tous les Parisiens, je ne voyais plus la ville pour y avoir vécu de ma naissance à 50 ans. Pour aimer Paris, il faut en partir. Quand je reviens et que je marche le long des quais de la Seine, que je traverse le Pont des Arts, le Carré du Louvre, que je traîne dans les librairies, c’est le plus bel endroit du monde. J’ai même appris à aimer les rats parisiens depuis que je vis dans le Pays basque. J’en fais d’ailleurs une démonstration assez sérieuse : Paris est la capitale du monde. Un tel capital d’intelligence aussi mal employé, c’est unique ! Un tel panier de crabes, quelle merveille ! Ce mauvais esprit des Parisiens, cette manière d’exhiber sans cesse sa grogne…

Tu parles plus précisément d’un certain Paris, trois ou quatre arrondissements…

Oui, comme disait Blondin : « Je ne traverse le boulevard Saint-Germain que pour aller à Tokyo ».

« La gauche et la droite sont devenues des catégories obsolètes ». Par quoi ont-elles été remplacées ?

Les accélérationnistes contre les extinctionnistes, c’est le nouveau combat. Est-ce qu’on continue de foncer avec les nouvelles technologies sans savoir où on va ou est-ce qu’on se pose un moment pour en discuter ? L’autre clivage se situe entre conservateurs et progressistes, il existe d’ailleurs des conservateurs de gauche comme Alain Finkielkraut. Les conservateurs sont en réalité les véritables écologistes, au sens où ils veulent sauver, préserver, protéger ce qui existe. La civilisation.

Selon moi, on ne te rend pas assez hommage pour l’envie que tu donnes de lire certains auteurs parfois méconnus. Paul Nizon, par exemple, cité dans Ibiza a beaucoup changé…

C’est un homme qui a tout quitté, famille, pays et notoriété pour vivre modestement à Paris. Il tient un Journal qui n’est pas particulièrement drôle, mais j’aime cet homme. Nizon est un vieux Suisse allemand très cultivé qui te parle de Van Gogh. On est dans un autre monde. J’aime d’ailleurs souvent des auteurs éloignés de moi-même, pas très hussards.

Dont tu as fini par te rapprocher…

Je voyais en eux l’intégrité que je ne possédais pas. Nizon a tout sacrifié à son art pour vivre ici à la manière d’Henry Miller dans les années 30.

La littérature, telle que nous l’entendons aujourd’hui, existera-t-elle encore lors de notre prochaine conversation ? Ou nous retrouverons-nous dans une cave pour lire Baudelaire à la lueur d’une bougie, pour reprendre une de tes images ?

J’aime bien cette idée de la cave, c’est la version Farenheit 451. On se récitera des poèmes de Baudelaire et de Rimbaud au sommet de la tour Eiffel, parce que Paris aura été totalement englouti. Et je te dirai « Elle est retrouvée », tu me répondras « Quoi ? », et je te dirai « L’Eternité. C’est la mer allée avec le soleil ». Et on chialera tous les deux.

Ce qui fera encore monter le niveau des eaux… La fin est donc proche ?

J’ai reçu dans mon émission Antoine Compagnon, qui revenait de l’université de Columbia où il enseigne. Il avait demandé à ses étudiants de lire quelques romans de taille moyenne, dans les 300 pages. Ils lui ont répondu qu’ils n’y arrivaient pas, que leurs cerveaux ne leur permettaient pas de lire des textes longs. Et des scientifiques lui ont confirmé que les connections neuronales de la génération qui a grandi en scrollant étaient incompatibles avec, non pas seulement avec Guerre et Paix de Tolstoï, mais par exemple Le soleil se lève aussi d’Hemingway. Si le problème est d’ordre cérébral, c’est foutu pour la lecture. Mais il subsistera une secte, qui unira ceux qui goûtent le plaisir des phrases et de l’échange. Ceux que Stendhal nommait les happy few. Qui se réuniront dans une forêt pour réciter un quatrain d’Henry Jean-Marie Levet : « Ni les attraits des plus aimables Argentines/Ni les courses à cheval dans la pampa/N’ont le pouvoir de distraire de son spleen/Le consul général de France à La Plata. »

C’était bien, la littérature…

Oui.

Frédéric Beigbeder, Ibiza a beaucoup changé, Albin Michel, 224 pages, 19,90 euros. Foc Kan, 80’s Paris Nights : Top models & Divas, préface de Frédéric Beigbeder, Éditions Florentin, 300 pages, 100 euros.

Propos recueillis par Eric Naulleau. Photos Renaud Corlouër.

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