Décès du directeur du festival Visa pour l’image, Jean-François Leroy à 69 ans

Il y a des hommes qui occupent une fonction, et puis il y a ceux qui finissent par l’incarner au point de la rendre presque indissociable de leur silhouette, de leur voix, de leur entêtement, de cette manière très française de défendre une idée avec une passion qui ressemble parfois à de l’insolence. Jean-François Leroy était de ceux-là, et sa disparition à 69 ans laisse le photojournalisme avec cette sensation rare et désagréable qu’un verrou a sauté, qu’une vigie s’est tue, qu’un certain rapport au réel, rugueux, frontal, sans poudre aux yeux ni filtres pour apaiser le bourgeois, vient de perdre l’un de ses plus coriaces gardiens. Fondateur et directeur historique de Visa pour l’image, il n’était pas seulement l’homme d’un festival: il était le type qui rappelait, année après année, que la photographie de presse n’est pas un supplément d’âme chic pour vernissages sous climatisation, mais une façon de regarder le monde dans les yeux, y compris lorsque le monde, précisément, préférerait détourner le regard. Son décès intervient alors que s’ouvre une nouvelle édition du rendez-vous perpignanais, comme si le calendrier avait décidé de se montrer d’une cruauté presque littéraire.

Jean-François Leroy, Visa pour l’image et l’idée fixe d’un photojournalisme qui dérange encore

Dans une époque qui adore les images mais supporte de moins en moins ce qu’elles montrent, Jean-François Leroy aura tenu la ligne avec une constance presque agaçante pour les tièdes, les prudents, les spécialistes du « oui, mais », tous ceux qui veulent bien de la misère du monde à condition qu’elle soit bien cadrée, pas trop violente, et surtout compatible avec la pause déjeuner. Lui défendait un festival né à Perpignan à la fin des années 1980 et devenu, au fil des décennies, la grand-messe internationale du photojournalisme, celle où l’on venait voir la guerre, l’exil, la faim, les ruines, les soulèvements, les visages lessivés par l’Histoire, bref tout ce que notre civilisation connectée consomme à haute vitesse avant de passer à la vidéo suivante. Sous sa direction, Visa pour l’image s’est imposé comme un lieu de légitimation, mais aussi de confrontation: on n’y célébrait pas seulement la beauté d’une image, on y posait cette question plus embarrassante, et donc plus intéressante, de son utilité, de sa charge politique, de sa capacité à documenter l’époque plutôt qu’à la décorer. C’est sans doute ce qui rend son parcours si singulier: là où tant d’institutions culturelles s’arrondissent avec le temps, deviennent fréquentables, donc vaguement inoffensives, Leroy a maintenu à son festival une nervosité, une dureté, une obstination qui relevaient presque du caractère.

Il faut dire que le personnage n’avait rien d’un maître de cérémonie neutre, propre sur lui, distribuant des bons points en feignant la distance: il croyait à ce qu’il défendait, et cette croyance-là, aujourd’hui, a presque quelque chose de subversif. Dans un paysage médiatique bousculé par l’économie de l’attention, les faux-semblants technologiques et la concurrence d’images infinies, instantanées, souvent décontextualisées, il représentait une forme de fidélité à la preuve, au terrain, au risque, au travail patient de celles et ceux qui partent documenter le fracas pendant que d’autres commentent à chaud derrière un écran. On pourra toujours discuter les choix, les angles, les hiérarchies, et c’est très bien ainsi: un festival vivant est un festival qui fâche encore un peu. Mais on ne retirera pas à Leroy d’avoir offert au photojournalisme un théâtre sérieux, durable, international, là où ce genre d’exigence est souvent prié de se faire discret pour ne pas gêner la fête.

Mort de Jean-François Leroy: que reste-t-il de son héritage pour le photojournalisme ?

Il reste d’abord une institution, ce qui est déjà beaucoup, mais il reste surtout une méthode, presque une morale, au sens le moins compassé du terme: regarder, montrer, insister, ne pas céder trop vite au confort du consensus ni à cette manie contemporaine qui consiste à confondre visibilité et compréhension. L’héritage de Jean-François Leroy ne se mesure pas seulement au prestige de Visa pour l’image ou à sa longévité impressionnante; il se lit dans la place qu’il a contribué à préserver pour le photojournalisme comme langage majeur, comme archive brûlante du présent, comme rappel constant que les catastrophes n’ont pas besoin d’être réinventées pour être insupportables. Dans le grand bazar du spectacle permanent, où chacun se rêve éditeur de soi-même et reporter de son brunch, il avait au moins cette élégance sévère de rappeler que tout ne se vaut pas, qu’une image prise au péril d’une vie n’est pas une humeur visuelle parmi d’autres, et que le réel, le vrai, le tragique, ont encore besoin de passeurs capables d’en défendre la nécessité sans cligner des yeux.

Sa mort referme donc plus qu’un parcours: elle met un terme à une certaine manière d’habiter le photojournalisme, avec du panache, du cuir, de la colère, et ce soupçon de mauvais esprit qui évite aux convictions de sentir la naphtaline. Ce n’est pas rien. Car à force de vouloir des images digestes, des récits fluides, des indignations compatibles avec le défilement du pouce, nous avions fini par oublier qu’il faut parfois des hommes comme Jean-François Leroy pour maintenir ouverte, envers et contre tout, la fenêtre sur ce que le monde produit de plus beau, de plus atroce, et de plus impossible à ignorer.

Partager cet article

Facebook
Twitter
Pinterest

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *