Les Bains, anciens Bains Guerbois ouverts en 1885 rue du Bourg-l’Abbé à Paris, ont accueilli Marcel Proust, puis la nuit new wave des années 1980, de Joy Division à Naomi Campbell. Fermés vers 2010, ils renaissent en hôtel cinq étoiles avec club et spa. LUI raconte les trois actes d’une adresse légendaire.
L’essentiel
- Les Bains Guerbois, créés en 1885 à Paris, sont des thermes privés dont l’entrée à caryatides est signée de l’architecte Eugène Ewald.
- À partir de 1978, sous la direction artistique de Pierre Benain, les Bains deviennent salle de concert new wave et night-club, fréquentés par Catherine Deneuve, Jack Nicholson ou Françoise Sagan.
- Rouverts par Jean-Pierre Marois, les Bains comptent aujourd’hui 39 chambres et suites cinq étoiles, un club, un restaurant et un spa.
1981, François Mitterrand vient d’être élu. Malgré ses promesses, il ne supprime pas le service militaire. Comme le Bal des Lazes : « Je serai pendu demain matin… », je vais avoir droit à mon bal des nazes. Pas envie. Mieux à faire quand on a 20 ans et un peu d’ambition dans la pub & les médias qui vivent leur âge d’or.
Demain commencent les trois jours d’incorporation au sinistre et pas chic fort de Vincennes (en fait un seule journée). Je vais m’étourdir à un concert de Mathématiques Modernes starring Edwige Belmore la regrettée reine des punks au sous sol des Bains + prolongations. J’arriverai avec une tronche de décavé et ce sera plus facile pour donner envie aux kakis de se passer de moi.
Sous sol. 10 ans avant qu’il y anime « Bains de Minuit », un jeune pubard aux dents aussi longues que le croco de son polo traine appuyé sur la rambarde du bassin, Lacoste boutonné jusqu’au cou sous costard noir. Thierry Ardisson himself. Faut se jeter à l’eau. Dialogue surréaliste : « Euh, c’est toi Ardisson ? »
– Ouais. – Tu me prends en stage dans ton agence Business, faut que j’ai un prétexte à éviter l’armée ? – C’est quoi ton signe astrologique ?
– Poisson. – Ok, t’as qu’à leur dire que tu déboules chez moi. Et tu fais un peu le dingo.
Résultat : un an de vie gagné. Jamais fichu les pieds chez Business. J’ai oublié pourquoi. En tous cas merci Thierry qui me rappellera quelques années plus tard pour diriger Entrevue. Premier contact mémorable (et joyeux + effecice) avec les Bains.
De Marcel Proust à Joy Division en album live dans une déco signée d’un jeune inconnu au patronyme anglo saxon : Philippe Starck, en passant par quelques concerts aussi mythiques que quasi exclusifs d’Orchestral Manoeuvres in The Dark, OMD pour les intimes que nous fûmes, Cocteau Twins, Warhol, Saint-Laurent, Guetta un résident inconnu aux platines, de Niro, Prince les show-cases impromptus… Par leur seul nom, Les Bains font surgir un monde de vivantes inspirations et d’expériences inouïes, d’avant-gardes excentriques et de pionniers iconiques. Pour saisir l’esprit des Bains, il faut remonter le temps au point d’embrasser le présent de chaque époque. Jusqu’à la nôtre.
Acte I : les Bains Guerbois, de Marcel Proust aux forts des Halles
Le bâtiment est un chef d’œuvre architectural. Créés en 1885, les Bains s’appelaient les Bains Guerbois, du nom de la famille qui acquit ses murs en 1884, pour y réaliser des thermes haut de gamme, attirant aussitôt la gentry homosexuelle, Marcel Proust en tête. Ce ne fut donc jamais un établissement municipal mais privé, et toujours un lieu de nuit : les forts des Halles venaient y prendre une douche et boire un café-calva avant de rentrer au petit matin. L’architecture, et notamment l’entrée avec ses caryatides, avait été confiée au parisien Eugène Ewald (1850-1924) qui signa l’église Saint-François-de-Sales dans le XVIIe arrondissement et la préfecture de police face à Notre-Dame. Outre Les Bains, la Famille Guerbois crée et gère aussi le fameux « Café Guerbois », haut lieu de rencontre intellectuel et artistique immortalisé par Zola et Manet où, de Renoir à Monet, se retrouve le tout-Paris de la Belle-Epoque. Dans les années 60, Maurice Marois, professeur d’histologie et d’embryologie à la faculté de médecine Saint-Antoine enrichit son patrimoine en achetant cet immeuble de rapport. Les bains-douches continuèrent de fonctionner pendant une vingtaine d’années, jusqu’au démantèlement des Halles par Georges Pompidou, ruinant alors nombre de commerces qui vivaient grâce aux maraîchers.
Acte II : Fabrice Coat, Philippe Starck et l’âge d’or des années 1980
Deux décades plus tard, un jeune homme passe en mobylette dans la rue du Bourg-l’Abbé et flashe sur les deux caryatides en bronze. Enchâssées face à face dans des alcôves, elles encadrent l’escalier au sommet duquel trôneront, un an plus tard, d’impitoyables physionomistes, renvoyant dans les limbes de la réalité les refoulés du rêve branché. Le jeune homme a 23 ans, il s’appelle Fabrice Coat et tient une boutique d’antiquités rue de la Grande-Truanderie, au bord du trou des Halles. Un espace si grand qu’il est obligé d’exposer des objets, statues, tableaux, luminaires…, proprement gigantesques. « Le magasin n’était fréquenté que par les putes du quartier », se souvient Coat, qui s’est lancé, depuis une vingtaine d’années, dans la production de documentaires et de programmes télévisés.
L’antiquaire, qui ne voulait à l’origine qu’acheter les caryatides mais qui a été emballé par le lieu, prend contact avec Maurice Marois. Lequel, entre-temps, a reçu une autre proposition : IBM veut transformer les bains-douches en une sorte d’Apple Store avant l’heure, 800 m2 à la gloire de ses ordinateurs à cinq minutes du nouveau Centre Georges-Pompidou. Pour le grand professeur Marois, créateur d’un Institut de la Vie rassemblant des chercheurs débattant de questions éthiques, ce projet est plus séduisant que toutes les boîtes de nuit de la terre. Le bail est déjà rédigé mais Coat fait le pied de grue à la sortie de l’amphithéâtre de la rue des Saints-Pères (Paris 6e) où enseigne Marois, déterminés à le faire revenir sur sa décision. Il lui propose une offre financière supérieure à celle d’IBM et emporte le bail.
Malgré la puanteur épouvantable régnant dans ce cloaque rongé par les moisissures, Coat a immédiatement la vision des futurs Bains, avec leur bar chinois au rez-de-chaussée, le restaurant à l’étage et le club en bas. Un chantier de six mois et une centaine de bennes de gravats extraites plus tard, les volumes, auparavant cloisonnés en cabines de douches et vestiaires, apparaissent dans toute leur majesté. Pour réaliser les aménagements, Fabrice Coat, qui ne dispose pas de fortune personnelle, a fait le tour des amis. Les travaux terminés, Coat a conscience de l’originalité du décor, tout en carrelages datant de la fin XIXe, raccord avec la mode rétro de la fin des années 1970, mais sent qu’il faut y ajouter une touche de modernité. Un mois et demi avant l’ouverture, Pierre Benain, un ami exilé à Londres, lui fait rencontrer Philippe Starck qui s’est déjà distingué en concevant le décor et le mobilier de La Main Bleue, à Montreuil, l’un des clubs-phares de la fin des années 1970. Bien que le budget décoration soit proche du néant, Starck accepte de relever le défi, remplace les bambous chinois du bar par un néon, plaque des boiseries au restaurant, installe une cage courant le long des murs dans laquelle erre un pauvre rat, qui périra d’une overdose de cocaïne le jour de la mort du fondateur du Palace, Fabrice Emaer, et un moniteur vidéo dont l’image est diffractée par des miroirs.
1978, l’immeuble se révolutionne. Sous l’impulsion de Pierre Benain nommé DA des lieux, le voici salle de concert rock section new wave, sinon cold wave, restaurant et night-club. Il entre dans un nouvel âge d’or et dans la légende. Institution culturelle et mondaine au centre de Paris, référence absolue d’un clubbing sublimé en art de vivre, épicentre mondial des médias, du spectacle et des arts. La beauté cumulée de Naomi Campbell, de Catherine Deneuve et du top des top models y résonne avec l’intensité de Jack Nicholson, Sean Penn, Johnny Depp ou le charme de Françoise Sagan. Les performances de Depeche Mode, Joy Division et Prince y vibrent sous les regards d’Andy Warhol et Karl Lagerfeld. Temple de la beauté, du glam, du pouvoir médiatico-culturel. The place to be pour tous ceux qui comptent, à Paris mais aussi dans le monde. Coat revendra en 84 ses Bains revenus dans le grand bain au tandem Hubert Boukobza le discret et Claude Challe l’exubérant. Pendant trois décennies, les Bains Douches rayonnent. Au gré des soirées, on croise Jean Paul Gaultier, Thierry Mugler, Bryan Ferry, Miou-Miou, Jacno, Pauline Lafont, Julien Clerc, Patrick Dewaere, Edwige Belmore, donc, Alain Pacadis, chroniqueur mondain de Libération, Thierry Ardisson et toute la famille Grimaldi, S.A.S. Rainier, feue Grace et leurs enfants. Le jeu consiste alors à faire l’aller-retour entre les Bains et le Privilège, le nouveau club select ouvert dans les sous-sols du Palace, dans le Ixe à 20 minutes des Bains. Parmi les refusés légendaires des premières années : Catherine Deneuve et Keith Richards qu’un jeune homme faisant l’intérim pendant quelques minutes n’a pas reconnus. Si Caroline Loeb, future chanteuse du tube « C’est la ouate » n’a pas laissé de souvenir notable à la porte où elle succéda à Farida, Marie-Line qui y officiera à partir de 1984, va marquer durablement l’histoire de la nuit parisienne et nos paranoïas post adolescentes grâce à son laconique : « Désolée, ce soir, c’est pas possible.»
Mais pour les privilégiés admis dans le saint des saints, c’est la fête à tous les étages. Les têtes tournent. Il y a ici une incroyable densité de people. Tout ce que la planète compte de stars ciné, rock, art, politique, top models, clubbers aux contours flous, fêtards professionnelle, media/journalisme et business est ici. En bas on danse, on boit et on drague autour du bar ou dans les allées périphériques de la piste de danse, en haut on dine, on boit et on discute dans un relatif vacarme. Pas besoin de résauter sur Linkedin qui n’existait pas, les liens pros se tissaient également ici, à condition de relativiser les propos parfois alcoolisés de ceux qui les proféraient. En fin d’année le crédule que j’étais aurait pu être 10 fois rédacteur en chef de Paris-Match, 4 fois chroniqueur sur Europe 1 et 2 ou 3 fois PDF de TF1 ! Sans compter les mythos. Une soirée réussie aux Bains pouvait se révéler un excellent accélérateur de carrière. Malgré les précautions prises, la chnouf pénétrait plus facilement aux Bains que beaucoup de recalés à la porte. On pouvait cependant passer à côté, l’éviter et s’amuser quand même.

Ce qui est à la mode finit par définition par se démoder un jour. Jusqu’en 2010, les Bains prennent peu à peu l’eau aussi sûrement que le Titanic. Coup de grâce : des travaux sauvages entrepris par l’ancien gérant mettent l’immeuble en péril et provoquent la fermeture. Afin de réinventer et sauver cette icône de la vie parisienne naît « La Société des Bains » sous l’impulsion de Jean-Pierre Marois. Ce n’est pas la famille Grimaldi et sa SBM qui l’en aurait dissuadé !
Acte III : la renaissance des Bains en hôtel cinq étoiles
La renaissance. Club mythique, scène avant-gardiste, bar légendaire, restaurant au chef étoilé, chambres et suites luxueuses, Spa tout-confort, et plus si affinités : les Bains reviennent, mieux qu’avant et comme avant sauf que désormais on peut y dormir (dans de vrais lits) et à nouveau s’y baigner. Le projet se fonde sur le télescopage des époques, en une subtile transition de l’ancien au moderne pour faire épanouir une vision contemporaine nourrie des strates antérieures. Le geste architectural se prolonge des périodes précédentes jusqu’à aujourd’hui.
L’esthétique des Bains Douches originels se retrouve à travers des traces explicites comme la façade, le carrelage et le Réservoir. Mais elle s’exprime également par la reprise de la figure géométrique du dôme et son négatif sous forme de goutte d’eau géante. Si celles-ci rappellent les thermes du 19ème siècle puisqu’elle permettait à la vapeur d’eau de retomber sur les parois, elle est désormais utilisée pour créer une vraie hauteur sous plafond. De ces dômes, la couleur laquée rouge,qui évoque le spectacle, le théâtre, la nuit, renvoie elle à la deuxième histoire des Bains, celle de la fête. De telles formes organiques d’inspiration 19e siècle exigent en réalité des techniques du 21e siècle pour être réalisées.

Autre marque de traversée du temps, le sol originel, restauré à l’identique dans le restaurant, se désagrège à mesure qu’on avance et transforme peu à peu, par un morphing magique, l’arabesque florale XIXe de l’entrée en damier noir et blanc. Puis, comme si de l’eau s’était répandue à la surface du damier, celui-ci devient trouble.
39 chambres et suites cinq étoiles, une suite très rockstar en penthouse pour accessoirement y dormir, et un salon boudoir pour fermer les yeux. C’est aussi La Salle à Manger et Le Bar, écrins culinaires français. Ce ne sera plus une discothèque mais un hôtel de luxe, à l’instar du Blake’s de Londres, des Soho House de New York ou Berlin, et du Chateau Marmont de Los Angeles, soit «des lieux où visiteurs et locaux se croisent pour boire un verre, dîner et se retrouver dans une suite».
Jusqu’à sa disparition, son très sérieux père propriétaire de l’immeuble n’aura jamais mis les pieds dans ce lieu mythique. Son fils Jean-Pierre rétablira une moyenne. C’est d’abord comme spectateur adolescent et comme témoin privilégié de son évolution que le jeune homme en rêve la métamorphose et mûri le projet des Bains III. En ancien pro de l’industrie cinématographique, il assure son financement, s’entoure d’une dream team de collaborateurs. Fassbinder soutenait qu’un film se construit comme une maison ; Jean-Pierre Marois, lui, construit sa Maison comme un film. D’abord homme d’image et de cinéma,il a produit des films d’Abel Ferrara, Oliver Stone, Alejandro Gonzalez Iñarritu. À partir de 2005, il s’intéresse à l’hôtellerie avec l’acquisition et le développement d’hôtels en région parisienne puis à Paris. Il n’est donc pas illogique qu’il ai dans ces conditions impulsé la renaissance des Bains.
Par Jean-Christophe Florentin. Photos Foc Kan. À lire : Foc Kan, 80’s Paris Nights : Top Models & Divas, Éditions Florentin.


