Chaque 31 octobre, Halloween transforme les salons en vestiaires et les trottoirs en coulisses. Ce que la fête célèbre, au fond, c’est le masque : l’art de disparaître pour mieux se montrer. Des bals vénitiens à Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, la séduction a toujours aimé le visage couvert. Plaidoyer pour le déguisement adulte.
L’essentiel
- Eyes Wide Shut, dernier film de Stanley Kubrick, est sorti aux États-Unis le 16 juillet 1999, quatre mois après la mort du réalisateur le 7 mars 1999, et adapte la Traumnovelle d’Arthur Schnitzler, publiée en 1926.
- Halloween vient de la contraction de « All Hallows’ Eve » et se rattache, selon la plupart des historiens, à la fête celtique de Samain ; en France, la première célébration documentée date du 31 octobre 1992, à Nantes.
- En 2026, selon un classement de Mental Floss, les costumes pop culture dominent les monstres classiques, avec en tête les héroïnes de K-Pop Demon Hunters et Nikki, personnage du film d’horreur Obsession.
Une soirée où l’on vous demande de ne pas être soi
Imaginez un salon parisien, fin octobre, vers 23 heures. Un homme en smoking porte un loup noir, une femme a emprunté des cornes de velours. Personne ne se présente, et pourtant tout le monde se regarde mieux que d’habitude. Voilà le miracle du déguisement : il suspend les statuts, les métiers, les réputations, et laisse à nu ce qui compte, la voix, le regard, la façon de tenir un verre.
Halloween a pour étymologie la contraction de « All Hallows’ Eve », la veille de la Toussaint, et les historiens le rattachent le plus souvent à Samain, fête celtique du début de l’automne dont on dit que les barrières entre les mondes s’abaissaient (Wikipédia, article Halloween). La fête est arrivée tardivement chez nous : la première célébration française documentée date du 31 octobre 1992, à Nantes, avant que le commerce ne s’en empare à partir de 1997. On peut sourire de cette importation. On aurait tort d’en rire trop longtemps : l’envie qu’elle satisfait est bien plus ancienne que les citrouilles en plastique.
Se faire peur : le frisson comme préliminaire
On aime se faire peur parce que la peur, consentie et encadrée, ressemble au désir : cœur qui s’emballe, souffle court, corps en alerte, et la certitude délicieuse que le danger est un jeu. Le cinéma d’horreur l’a compris depuis longtemps, et les rendez-vous d’octobre le prouvent. Le personnage de Pennywise, par exemple, reste l’un des costumes les plus recherchés de la saison, selon le classement 2026 de Mental Floss.
Le même classement note que « Hollywood est officiellement aux commandes » : les personnages d’écran ont supplanté la sorcière et le vampire génériques. En 2026, on se déguise en héroïne de K-Pop Demon Hunters ou en Nikki, la jeune femme à l’esthétique rouge et noire, rayée de zèbre, du film Obsession. Pourquoi pas. Mais cette cuisine de références a un défaut : elle copie un personnage au lieu d’en inventer un. Un costume réussi dit quelque chose de celui qui le porte, y compris ce qu’il n’oserait pas dire à visage nu.

Venise, ou l’invention du masque comme séduction
Aucune ville n’a mieux pensé la chose que Venise. Le Carnaval de Venise, attesté dès le Moyen Âge, a vu le masque devenir une institution civique avant d’être un accessoire érotique. La bauta, masque blanc emblématique, laisse celui qui la porte boire et manger sans l’ôter ; la moretta, ovale de velours noir réservé aux femmes, se tenait au visage grâce à un bouton serré entre les dents, ce qui interdisait de parler (Wikipédia, Carnaval de Venise). Se taire pour être désirée : le raffinement a quelque chose de cruel et de très beau.
Le carnaval a ensuite été interrompu après l’arrivée de Napoléon en 1797, puis relancé à la fin du XXe siècle. L’histoire dit ce que les autorités savaient déjà : une foule masquée est une foule qui n’obéit plus tout à fait. Le masque égalise, trouble les rangs, autorise les rencontres que le jour interdit. Le plaisir est politique, à sa façon discrète.
Eyes Wide Shut : quand le masque devient vertige
Personne n’a filmé ce vertige comme Stanley Kubrick. Sorti aux États-Unis le 16 juillet 1999, Eyes Wide Shut adapte la Traumnovelle d’Arthur Schnitzler, publiée en 1926, et fait de Tom Cruise et Nicole Kidman un couple new-yorkais dont la confiance se fissure au fil d’une nuit. Kubrick a déplacé l’action de la Vienne de l’écrivain vers le New York de Noël, ce qui donne au film ses guirlandes lumineuses et son étrangeté feutrée (Wikipédia, Eyes Wide Shut).
La séquence de la soirée secrète, avec ses masques vénitiens, est devenue une image mentale universelle : des visages immobiles, une cérémonie dont on ne comprend pas les règles, un intrus dont le regard le trahit. La leçon est limpide. Le masque n’est pas là pour cacher, il sert à rendre visible ce que le visage ordinaire dissimule. Kubrick est mort le 7 mars 1999, quelques jours après avoir remis sa version finale à Warner : son dernier film parle, comme les meilleurs, de ce qu’on désire sans se l’avouer. Pour prolonger l’exploration du cinéaste, on relira la masterclass consacrée aux films préférés de Stanley Kubrick.
Mon parti pris : portez le masque, mais soignez-le
Voici donc mon avis, assumé. Halloween est la seule soirée de l’année où l’on peut être élégant et inquiétant en même temps, et la gaieté des citrouilles ne doit pas nous le faire oublier. Renoncez au costume acheté sous cellophane. Choisissez un masque, un seul, un vrai, et un vêtement qui tombe bien. L’ambiguïté fait le reste.
La figure du masque a d’ailleurs ses lettres de noblesse sur scène : on l’a vu récemment avec Deva Cassel, voix de Mina dans le Dracula d’Audible et danseuse du Fantôme de l’Opéra, où le visage caché est une affaire de romantisme noir. Se déguiser, ce n’est pas se travestir, c’est se choisir un instant. Un masque bien porté séduit parce qu’il promet qu’il y a quelqu’un dessous.

FAQ
D’où vient Halloween ?
Le nom vient de « All Hallows’ Eve », la veille de la Toussaint. La plupart des historiens rattachent la fête à Samain, célébration celtique du début de l’automne. L’Église a ensuite fixé la fête de tous les saints au 1er novembre, aux VIIIe et IXe siècles, probablement pour christianiser cette période de l’année.
Quand Halloween est-il arrivé en France ?
Halloween est resté largement inconnu en France jusqu’aux années 1990. La première célébration documentée date du 31 octobre 1992, à Nantes, où des enfants déguisés ont fait la tournée des bonbons. Sa visibilité commerciale s’est ensuite nettement accrue à partir de 1997, avec des campagnes de marques.
Quel est le rapport entre Eyes Wide Shut et les masques vénitiens ?
Dans Eyes Wide Shut (1999), la séquence de la soirée secrète fait porter des masques vénitiens aux participants. Le film de Stanley Kubrick adapte la Traumnovelle d’Arthur Schnitzler (1926) et situe l’action dans le New York de Noël plutôt que dans la Vienne du récit original.
Quels sont les déguisements les plus recherchés en 2026 ?
Selon le classement de Mental Floss, qui croise recherches Google, Reddit, Pinterest et prix de vente, les costumes inspirés de la pop culture dominent : K-Pop Demon Hunters, Pennywise de Ça, Nikki d’Obsession ou encore He-Man figurent dans le haut du palmarès.


