Prix Renaudot : Jean-Paul Enthoven accusé de plagiat par le philosophe Frédéric Schiffter

Il y a des rentrées littéraires qui se jouent à coups de prix et de tirages, et il y a celles que la rumeur transforme en tribunal de salon, où les académies font mine de délibérer pendant que le tout-Paris s’accuse de pillage à la table du dîner ; la rentrée 2026 appartient résolument à la seconde espèce, et elle vient de s’offrir un second dossier. Après l’affaire Thélyson Orélien, écarté du Goncourt pour soupçons de recours à l’intelligence artificielle et de plagiats, voici que le philosophe Frédéric Schiffter accuse Jean-Paul Enthoven, toujours en lice pour le Renaudot avec son Dictionnaire amoureux du bonheur, paru chez Plon le 27 août, de « piratages » littéraires. L’affaire a éclaté début octobre, à quelques jours seulement de la deuxième sélection du prix, et elle tombe au pire moment pour une institution qui fête cette année son centenaire sous la présidence de Frédéric Beigbeder.

Jean-Paul Enthoven accusé de « piratages » littéraires par Frédéric Schiffter

Les faits, tels qu’ils sont rapportés, tiennent en une accusation qu’il faut citer précisément : Frédéric Schiffter reproche à l’auteur du Dictionnaire amoureux du bonheur des emprunts non crédités, et il ne mâche pas ses mots, puisqu’il parle non d’inspiration ni de réminiscence, mais de « piratages ». Dans le milieu éditorial, la nuance n’est pas mince : on tolère l’influence, on discute la citation, on se déchire sur la paraphrase, mais l’appropriation pure et simple est la seule faute qui ne se plaide pas. Il faut cependant rester précis sur l’état du dossier : il s’agit d’accusations publiques, formulées par un auteur contre un autre, et non d’une décision judiciaire ou d’une saisine des instances du prix. Aucune sanction n’a été prononcée, l’Académie n’a pas annoncé de mesure, et Jean-Paul Enthoven figure toujours parmi les six essais retenus dans la deuxième sélection dévoilée le 7 octobre, aux côtés de Luz, Louis Michaud, Christophe Ono-dit-Biot, Olivier Rolin et Joy Sorman. Il y a là, dans ce maintien, une décision implicite : le jury considère pour l’instant que l’affaire ne relève pas de sa compétence, ou qu’il n’y a pas de quoi écarter un livre.

Une rentrée littéraire 2026 marquée par les affaires de plagiat

Ce qui rend la séquence fascinante, c’est qu’elle s’emboîte dans un contexte où les deux grandes institutions littéraires françaises se comportent de façon radicalement différente face à des accusations comparables. Le Goncourt a retiré de sa sélection le roman de Thélyson Orélien le 25 septembre, sur fond de soupçons d’intelligence artificielle et de plagiats dans des textes anciens. Le Renaudot, lui, a maintenu son auteur, et voilà qu’il maintient également un essayiste accusé de piratages, alors que son jury compte des figures aussi respectées que Jean-Marie Gustave Le Clézio, Dominique Bona ou Patrick Besson. Deux poids, deux mesures, notent plusieurs observateurs, qui voient surtout dans cette divergence le symptôme d’un secteur qui n’a ni doctrine ni procédure pour trancher ce genre de querelle. Comment juger, sinon, la frontière mouvante entre l’emprunt cultivé, la citation non signalée, la reprise d’idées et le véritable pillage ? Le plagiat est une notion juridique, technique, difficile à établir ; l’IA générative, elle, relève d’un problème encore neuf, où l’on ne sait pas même ce qu’il faudrait prouver. Et pendant que les jurys cherchent leur doctrine, les commentateurs s’organisent en camps, ceux qui réclament des preuves et ceux qui rappellent que « très tendance cette rentrée, le plagiat », comme le note un observateur acide sur les réseaux.

Il faut se garder, pourtant, du réflexe si commode qui consiste à traiter l’accusation comme un verdict. Frédéric Schiffter est un philosophe estimé, connu pour un ton acide et un goût de la polémique ; Jean-Paul Enthoven est une figure de l’édition et du journalisme littéraire, éditeur, romancier, essayiste, dont le parcours s’inscrit dans les ors de Saint-Germain-des-Prés, ce qui, dans un pays qui adore régler ses comptes symboliques par le soupçon, constitue à la fois un capital et une cible. Que l’accusation soit fondée ou non, elle profite à tout le monde médiatiquement : celui qui la porte gagne une visibilité immédiate, celui qui la subit devient aussitôt plus lisible sur les tables des libraires, et la presse tient son feuilleton. Le paradoxe du scandale littéraire, c’est qu’il est de loin le meilleur attaché de presse du marché, et personne, dans cette affaire, n’a intérêt à ce que les choses se calment trop vite.

Reste la vraie question, celle qui survivra à cette rentrée : que fait-on, collectivement, de la frontière entre la dette et le vol ? La littérature vit d’emprunts depuis toujours, et les dictionnaires amoureux, par construction, brassent des références, des souvenirs, des morceaux d’autres textes. Un genre qui se présente comme la conversation cultivée d’un lettré avec ses lectures doit-il être traité comme un texte scientifique, soumis à l’obligation de citation ? Oui, si l’on établit des emprunts littéraux et dissimulés. Non, s’il ne s’agit que du ressassement, infiniment français, de la chose déjà dite. Là où le Goncourt a jugé plus sûr de trancher dans le vif, le Renaudot a choisi de laisser le jury délibérer : les deux attitudes se défendent, mais aucune ne résout le problème de fond, à savoir l’absence de toute instance capable de trancher ces accusations avec rigueur plutôt qu’avec éclat. En attendant, les lauréats seront proclamés le 3 novembre, chez Drouant, au terme d’un centenaire qui s’annonçait comme une fête et qui a pris des allures d’audience. Il faut croire que la littérature française, décidément, ne sait pas s’offrir une célébration sans y glisser une querelle.

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