Il y a des reconversions qui sentent la retraite dorée et d’autres qui ressemblent à une nouvelle manière de faire du bruit, et celle-ci appartient résolument à la seconde catégorie : Quentin Tarantino, qui répète depuis des années que le cinéma est mort et qu’il n’a plus que dix films en lui, a écrit une pièce et va la mettre en scène lui-même dans le West End londonien. The Popinjay Cavalier, c’est son titre, comprenez « L’Élégant Cavalier », ou le bellâtre fanfaron, selon l’humeur, et il s’agit d’une comédie de cape et d’épée située dans l’Europe des années 1830, décrite par sa production comme une « comédie turbulente de duperie », inspirée des grands films de cape et d’épée de scène et d’écran. Pour porter cet objet, l’homme a choisi Sacha Baron Cohen, ce qui, avouons-le, n’est pas un choix de figurant : c’est l’acteur qui a fait de Borat et Bruno des monuments d’insolence, et qui devrait se régaler dans un personnage dont le rôle même consiste à duper son monde.
The Popinjay Cavalier : la première pièce de Tarantino au West End
Le calendrier, désormais précisé, laisse entrevoir une véritable exploitation : les avant-premières commenceront le 23 février 2027, la première officielle étant fixée au 18 mars, avant une série de trois mois qui s’achèvera le 13 juin. La billetterie ouvrira sur le site de la pièce, avec des places d’appel à partir de 25 livres, ce qui, pour un West End signé Tarantino, ressemble presque à un geste de générosité, ou tout du moins à une manière habile de faire salle comble et d’en parler. Derrière le projet, deux producteurs qui ne font pas dans l’amateurisme : Sonia Friedman, dont les crédits londoniens incluent la reprise couronnée de Merrily We Roll Along et Stereophonic, et Sony Pictures Entertainment, la major qui a produit le dernier film du réalisateur, Once Upon a Time in Hollywood. On appréciera le symbole : c’est un studio de cinéma qui finance une pièce de théâtre écrite par un cinéaste qui conspue régulièrement l’état de son industrie, preuve qu’il existe encore, dans ce secteur, quelques poches où l’on mise sur autre chose que des suites et des remakes.
Un projet longtemps tenu secret, avec Sacha Baron Cohen en tête d’affiche
Il faut dire que l’affaire se préparait de loin, avec un art du suspense dont Tarantino a le secret. Dès l’été 2025, il annonçait avoir écrit sa première pièce et avoir l’intention d’en faire « absolument la prochaine chose » qu’il ferait, prévoyant qu’elle lui prendrait « un an et demi à deux ans » de sa vie. Puis plus rien, ou presque : pendant des mois, le contenu du texte est resté aussi mystérieux, note le Guardian, que le contenu de la mallette de Marcellus Wallace dans Pulp Fiction, comparaison sans doute un peu trop flatteuse, mais qui dit bien l’attente entretenue autour du projet. Ce n’est qu’en mars 2026 que les grandes lignes ont été révélées, et en octobre que le plateau et la calendrier se sont précisés. Sacha Baron Cohen, dans la foulée, a commenté la nouvelle avec l’exubérance qu’on lui connaît : « Je suis absolument ravi que nous fassions nos premiers pas dans le West End ensemble, et je lui ai fait promettre de ne pas y aller mollo. » La formule est drôle, elle sent l’allusion à la violence stylisée du cinéaste, et elle installe d’emblée ce que le public attend : du rythme, du panache, du sang peut-être, en tout cas de l’excès.
Il faut se méfier, d’un autre côté, de l’effet de prestige. Tarantino est un immense cinéaste, mais aussi un immense bavard, capable d’annoncer vingt projets pour n’en réaliser aucun, et d’expliquer pendant quatre heures dans un podcast pourquoi tout ce qui se tourne depuis 1985 est une trahison de Hawks, de Leone et du cinéma de genre. Qu’il écrive et mette en scène une pièce n’est donc pas nécessairement une bonne nouvelle : le risque est grand de voir débarquer sur scène un hommage appuyé, une glose boulevardière du théâtre de cape et d’épée, un pastiche affectueux mais laborieux de ce que le répertoire anglais a produit de plus éculé. Les « comédies turbulentes de fourberie » placées dans l’Europe des années 1830 sonnent comme un programme d’esthète revanchard : on imagine les dialogues ciselés, les personnages retors, les références en cascade, et une mise en scène qui, parce qu’elle sera signée d’un cinéaste, prendra peut-être le risque de faire du théâtre filmé sur planches, défaut archi-connu des grand réalisateurs qui passent au plateau.
Mais il faut reconnaître à l’homme une qualité trop souvent oubliée dans le débat sur ses obsessions : il connaît son métier de raconteur d’histoires, et il sait tenir une salle. Le théâtre, après tout, n’est pas une terre étrangère pour lui, ses scripts sont construits comme des pièces, avec des actes, des monologues, des huis clos tendus ; son sens de la réplique et de la progression dramatique est une ressource qui n’a pas besoin de caméra pour fonctionner. Et puis il y a l’ironie délicieuse de la chose : le cinéaste qui prêche la défense de la pellicule et de la salle obscure finit par se produire sur la scène où l’on ne peut rien refaire, où chaque soir est unique, où le montage est interdit. S’il faut un signe que l’homme a compris quelque chose à son époque, c’est bien celui-là : dans un monde de copies parfaites et de diffusion infinie, l’art qui résiste le mieux est celui qui disparaît chaque soir. Le West End, entre le 23 février et le 13 juin 2027, sera son terrain. Et si la formule fonctionne, un texte, une distribution, une salle, l’homme auquel on promettait une retraite anticipée pourrait bien y trouver sa troisième carrière, loin des studios qu’il prétend détester mais dont il continue, par producteur interposé, de tirer les ficelles.


