Solitude masculine et mankeeping : pourquoi tant d’hommes confient leur vie intérieure à une seule femme

Le mankeeping désigne le travail émotionnel que des femmes assument auprès de leur compagnon, devenu leur confident presque exclusif. La solitude masculine en est le décor : des hommes aux cercles amicaux rétrécis, qui n’ont plus qu’une oreille. Un phénomène réel, qu’on peut regarder sans faire le procès des hommes ni celui des femmes.

L’essentiel

  • Le terme « mankeeping » a été théorisé en 2024 par les chercheurs de l’université Stanford Angelica Puzio Ferrara et Dylan P. Vergara dans la revue Psychology of Men and Masculinities, selon la RTBF.
  • Aux États-Unis, la part d’hommes sans ami proche est passée de 3 % en 1990 à 15 % en 2021, un chiffre cité par la RTBF (2 septembre 2025) et par Le Grand Continent (30 juillet 2026).
  • Une étude britannique publiée en 2024 dans Mental Health & Prevention (Murphy et coll.) conclut que des podcasts de santé mentale masculine peuvent aider des hommes à rompre l’isolement et à chercher de l’aide.

Le soir où il a tout raconté, et elle a tout écouté

Imaginez un dîner qui s’étire. Lui parle de son travail, de sa fatigue, de ce collègue qui l’a blessé. Elle écoute, reformule, rassure, puis se souvient qu’il faut rappeler le frère de Julien et réserver le week-end chez ses parents. Personne n’a rien décidé : les rôles se sont installés tout seuls, comme un sentier dans l’herbe.

C’est cette scène, banale et un peu invisible, que le mot « mankeeping » met en lumière. Selon la RTBF, il décrit le fardeau émotionnel et social que des femmes en couple hétérosexuel prennent en charge : organiser la vie sociale, soutenir, servir de confidente principale. La psychothérapeute Esther Perel, citée dans le même article, rappelle qu’une seule personne ne peut pas offrir à elle seule l’appartenance, la sociabilité, la sécurité et l’aventure. Demander tout cela à une compagne, c’est lui confier un emploi qu’elle n’a jamais postulé.

Une récession amicale chiffrée, mais américaine

Derrière le couple, il y a le désert qui l’entoure. La RTBF et Le Grand Continent citent le même repère : en 2021, 15 % des hommes américains déclaraient n’avoir aucun ami proche, contre 3 % en 1990. Le Grand Continent ajoute, pour les mêmes États-Unis, que les hommes comptant au moins six amis proches seraient passés de 55 % à 27 %.

Prudence tout de même : ces chiffres décrivent les États-Unis, pas la France, et nous n’avons pas trouvé de donnée française équivalente sur une page ouverte. Le mécanisme, lui, parle à beaucoup : l’amitié masculine s’est longtemps nourrie d’activités partagées (le sport, le bistrot, le service militaire, l’usine). Quand ces décors disparaissent ou s’espacent après trente ans, la conversation de fond ne s’improvise pas. On sait déboîter un pneu ensemble, on ne sait plus se demander comment on va.

Deux hommes assis au comptoir d'un bar élégant, conversation intime avec éclairage doré des lustres
Photo d’illustration. © Víctor Elvira Ávalos (licence Unsplash License)

Les podcasts, ces confessionnaux en baskets

Reste la question de la parole. Une étude britannique de 2024, signée Murphy, Watling, Woodhams et Shepherd dans la revue Mental Health & Prevention, a interrogé neuf auditeurs d’un podcast britannique de santé mentale masculine. Elle dégage cinq thèmes : comprendre le vécu d’autres hommes, favoriser l’intimité masculine, combattre l’isolement, apprendre à demander de l’aide, réfléchir à une masculinité positive. Les auteurs y voient une porte d’entrée vers une aide informelle.

L’échantillon est minuscule, il faut le dire : neuf personnes ne font pas une loi. Nous n’avons par ailleurs pas pu ouvrir l’article de Science et Vie de juin 2026 consacré à une étude britannique sur le sujet, et nous ne lui attribuons donc aucun chiffre. L’idée reste séduisante : écouter d’autres hommes parler sans pose permet d’essayer des mots avant de les dire à voix haute. Un confessionnal, mais en baskets et sans curé.

Ni masculinisme ni procès : désigner le bon problème

Deux réflexes sont à éviter. Le premier fait des hommes les victimes d’un féminisme qui les aurait désarmés : l’argument est aussi commode que faux. Le second les range en bloc parmi les profiteurs : il ignore que la pudeur émotionnelle s’apprend très tôt, souvent à leurs dépens.

Le Grand Continent invite à la méfiance envers le récit de la « crise de la masculinité », qui reviendrait chaque fois que la place des femmes évolue et dont se saisirait l’extrême droite. L’autrice, Ana Yara Postigo Fuentes, rappelle toutefois que les hommes se suicident trois à quatre fois plus que les femmes au Royaume-Uni et aux États-Unis. Deux vérités tiennent donc ensemble : le malaise masculin existe, et il ne justifie aucune revanche.

Sur LUI, nous avons déjà interrogé la « soft masculinity » et ce que devient la virilité quand elle s’attendrit. Nous avons aussi regardé la solitude ultramoderne, où des écrans prennent la place des confidents. Le même fil court : on ne guérit pas l’isolement avec un outil, on le défait avec des gens.

Rendre à l’amitié sa place dans une vie d’homme

Concrètement, la sortie passe par du banal. Fixer un rendez-vous récurrent avec deux ou trois amis, plutôt que d’attendre l’occasion. Dire une chose vraie par soirée, une seule, et laisser l’autre répondre. Accepter que le silence d’un ami soit une écoute, pas un désintérêt. Ces gestes redistribuent le poids : la compagne redevient une compagne, non l’unique infirmière.

Trois amis en silhouette sur une jetée au coucher de soleil, silhouettes observant la mer dorée
Photo d’illustration. © Liz Sanchez-Vegas (licence Unsplash License)

Pour la dignité de l’affaire, ajoutons ceci : demander de l’aide n’a jamais retiré à un homme son élégance. Cela lui donne simplement une chance d’en avoir encore à soixante ans.

FAQ

Qu’est-ce que le mankeeping ?

Le mankeeping désigne le travail émotionnel et social que des femmes en couple hétérosexuel assument pour leur partenaire : l’écouter, le soutenir, organiser sa vie sociale. Selon la RTBF, le terme a été théorisé en 2024 par les chercheurs de Stanford Angelica Puzio Ferrara et Dylan P. Vergara.

Combien d’hommes n’ont aucun ami proche ?

Aux États-Unis, 15 % des hommes déclaraient n’avoir aucun ami proche en 2021, contre 3 % en 1990, selon des chiffres cités par la RTBF et Le Grand Continent. Nous n’avons pas trouvé de donnée française équivalente sur une page ouverte, donc ce chiffre ne se transpose pas tel quel à la France.

Les podcasts aident-ils les hommes isolés ?

Une étude britannique de 2024 menée auprès de neuf auditeurs, parue dans Mental Health & Prevention, conclut que les podcasts de santé mentale masculine peuvent réduire le sentiment d’isolement et encourager la recherche d’aide informelle. L’échantillon est très réduit : ces résultats sont des pistes, pas une preuve définitive.

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