Il y a des affaires qui éclaboussent tout un milieu, non pas parce qu’elles sont inédites, mais parce qu’elles éventrent enfin une chape de silence patiemment entretenue ; celle-ci, révélée par Le Monde et confirmée par le parquet de Bordeaux, appartient à cette catégorie, et elle vient de faire basculer une figure du jazz français dans le registre que personne, dans ce petit monde feutré des festivals et des clubs, ne souhaite jamais voir s’ouvrir : celui de la justice. Jacky Terrasson, soixante ans, pianiste franco-américain, victoire du jazz et Django d’or dans les années 2000, l’un des musiciens les plus respectés de sa génération, a été mis en examen le 17 juin dernier pour agression sexuelle sur une mineure. Les faits remonteraient à 2015, lorsque la plaignante avait six ans, et se seraient déroulés en marge d’une tournée où l’enfant accompagnait son père, alors proche du musicien. C’est le centre hospitalier de Bordeaux qui, en prenant en charge l’adolescente en mars 2025, a effectué le signalement prévu par l’article 40 du code de procédure pénale, la machine judiciaire s’est mise en route sans qu’aucune plainte n’ait encore été déposée.
Jacky Terrasson mis en examen pour agression sexuelle sur mineure
Il faut poser les faits avec une précision d’orfèvre, car la qualification juridique, ici, est au cœur du litige qui s’annonce. Le juge d’instruction a retenu une mise en examen pour agression sexuelle sur mineure ; pour le chef de viol, en revanche, il n’a pas estimé réunies les conditions d’une mise en examen et a placé le musicien sous le statut de témoin assisté. Ses avocats, Mes Emmanuel Daoud et Arnaud Dupin, s’appuient précisément sur cette dissociation pour contester publiquement l’accusation, rappelant que la mise en examen « ne préjuge en rien de la décision qui sera rendue à l’issue des investigations » et que leur client nie tous les faits. Trois plaintes ont été déposées : celle de la victime durant l’été 2025, puis celles de ses parents divorcés. L’avocate de la jeune fille, Me Cécile Boulé, s’est dite satisfaite que « la justice prenne enfin la mesure des faits » tout en s’étonnant de la qualification retenue : « Soit on la croit, soit on ne la croit pas. Mais ce qu’elle raconte elle, avec des souvenirs très précis, c’est un viol. » Il n’y a pas, dans ce dossier, de vérité judiciaire établie ; il y a une instruction en cours, un homme présumé innocent, et une parole qu’il appartiendra aux juges de peser.
Un milieu du jazz ébranlé par une fin de l’omerta
Ce qui déborde du strict cadre procédural, c’est la manière dont cette affaire a ouvert les vannes du témoignage. Le Monde, dans son enquête, a recueilli la parole de plusieurs femmes, dont la chanteuse Mathilde, qui décrivent des agressions sexuelles commises par le pianiste ; la mère de la plaignante, citée par France Musique, évoque une omerta propre au milieu et une réalité « malheureusement » banale, qu’elle espère voir cesser. Le jazz français, univers de tournées interminables, de nuits de club, de proximité entre aînés respectés et jeunes musiciennes débutantes, présente un terreau que d’autres scènes ont déjà appris à regarder en face, souvent trop tard. Que les révélations émergent aujourd’hui, portées par une simple adolescente dont le dossier médical a déclenché l’institution judiciaire, dit quelque chose de la fragilité des mécanismes de protection internes : il aura fallu un signalement hospitalier, puis des plaintes, puis la presse, pour qu’un nom aussi respecté entre dans le champ des soupçons.
Il faut se garder de deux réflexes symétriques et également fautifs. Le premier consiste à condamner d’avance, au motif que la mise en examen suffirait à établir la culpabilité : ce n’est pas le droit français, et un juge d’instruction a précisément refusé de retenir la qualification la plus lourde à ce stade. Le second, plus insidieux dans un milieu culturel habitué à protéger ses grands noms, consiste à minimiser, à invoquer la carrière, les disques, l’aura, comme si le prestige d’un pianiste pouvait entrer en balance avec la parole d’une enfant. La position juste est inconfortable et sans panache : présomption d’innocence pour l’accusé, gravité totale pour les faits allégués, respect du travail des enquêteurs, et surtout attention aux victimes présumées, dont la vie, dans ce genre de dossier, est déjà broyée par des années de silence. Ce n’est pas un exercice rhétorique, c’est la seule posture qui permette d’attendre le jugement sans ajouter de la violence à la violence.
Reste la question qui ne relâchera pas le jazz de sitôt : que fait-on de la musique pendant ce temps ? Les disques de Terrasson continueront probablement d’être joués, ses albums d’être disponibles, ses dates d’être scrutées. La profession devra choisir entre deux hypocrisies : celle qui feint que rien n’a changé, et celle qui jette aux oubliettes un artiste non jugé. Les scènes de jazz, pour être petites, n’en sont pas moins des lieux de pouvoir, avec leurs hiérarchies, leurs grands aînés intouchables et leurs jeunes femmes priées de sourire. Que trois plaintes et une mise en examen suffisent à fissurer l’édifice devrait d’ailleurs inquiéter plus largement : le problème, dans ce dossier, ce n’est pas un pianiste. C’est un milieu qui, pendant des décennies, a confondu la liberté des nuits avec l’impunité des comportements.

