Alors que des millions de femmes marchaient dans les rues pour crier leur mécontentement, soutenues par les vagues du féminisme international, pour réaffirmer leur égalité avec les hommes, d’autres éprouvent la nostalgie de cette époque patriarcale.
Originaire des Etats-Unis, le phénomène des « tradwives », devenu viral sur les réseaux sociaux, s’invite à l’international dans de plus en plus de foyers à travers le monde. Les « tradwives », « épouses traditionnelles » en français, sont des femmes qui privilégient la vie au sein du foyer pour s’occuper des enfants et des tâches ménagères plutôt que d’aller travailler à l’extérieur. Ce mode de vie ancien et conservateur confère à l’homme un rôle puissant et dominant, rendant ainsi l’épouse dépendante financièrement de lui. Dans un style rétro inspiré des années 1950 avec la longue robe, le tablier et le brushing parfait, ces femmes revendiquent un choix libre et une vie plus apaisée que la femme moderne actuelle. Est-ce un modèle à suivre pour les générations à venir ?
Le mouvement soulève de véritables tensions politiques et sociales, créant ainsi un contraste entre les révoltes féministes et l’émergence des idéologies masculinistes (considérant l’émancipation des femmes dans la société comme menaçante pour les hommes). Les tradwives représentent-elles une entrave à la liberté féminine ?
Le témoignage bouleversant d’Enitza Templeton, ex-tradwife
Originaire du New Jersey, Enitza Templeton n’a pas connu une entrée ambitieuse dans sa nouvelle vie d’adulte. Contrainte d’abandonner ses objectifs et ses rêves, elle renonce à l’art et se retrouve mariée à seulement vingt ans. Rapidement plongée dans la vie d’une mère au foyer, elle doit s’occuper des repas, de ses quatre enfants, des tâches ménagères quotidiennes et de son image de « bonne épouse » pour servir avec dévouement son mari, qui, en plus d’incarner la raison et le pouvoir, ramène au foyer l’argent nécessaire. Pendant dix ans, la jeune américaine subit cette servitude domestique. Accablée par ce vide intérieur de n’être que la mère, la femme de ménage et l’épouse modèle, elle se laisse ronger par le vertige de n’être rien d’autre que celle qui prend soin de sa famille.
Arrivée à un point de rupture, elle prend conscience que cette vie soumise et aliénée ne fait pas son bonheur. Mais alors, que choisir ? Continuer de servir et de répondre aux besoins de celui qui l’entretient financièrement en donnant l’exemple d’une mère dévouée à ses enfants ? Ou bien partir pour leur offrir un avenir riche en possibilités ? La réponse devient rapidement évidente pour Enitza. Malgré sa prise de recul, ses espoirs sont vite perdus lorsqu’elle se rend compte qu’elle n’a ni expérience de la vie réelle, ni expérience professionnelle pour s’échapper de cette prison dorée.
Gagnée par le désir de s’émanciper et d’offrir à ses enfants une toute autre vision de leur mère et de ce que peut être un couple sain, Enitza commence à filmer ses impressions et ses pensées sur Internet. Bien que cette démarche ne soit au départ qu’un simple journal intime, elle parvient rapidement à avoir de l’audience ! D’autres femmes enchaînées se reconnaissent dans le discours de la jeune américaine. Une lutte solidaire est en marche. Après avoir réussi à convaincre son mari de reprendre un petit travail afin d’économiser pour sa retraite, elle obtient un diplôme d’aide-soignante en deux ans, ce qui lui a permis par la suite de demander le divorce, un mot jusqu’alors proscrit, et d’offrir enfin à ses enfants et à elle-même une vie libre et indépendante .
« I learned a lot about personal strength and how much we can overcome if we just stay focused on the end goal. Women are raised to believe that they are powerless and need a big strong man to swoop in and save them but I have learned that is not true. Women have everything they need to create the life they dream of and a romantic partner is not the end all be all of happiness. »Voici les mots qu’elle dira à l’occasion d’une interview donnée par Shoutout Colorado (13/08/25), en français : « J’ai beaucoup appris sur la force intérieure et sur tout ce que l’on peut surmonter si l’on reste concentré sur l’objectif final. On apprend aux femmes qu’elles sont impuissantes et qu’elles ont besoin d’un homme fort pour venir à leur secours, mais j’ai compris que ce n’était pas vrai. Les femmes ont tout ce qu’il faut pour se construire la vie dont elles rêvent, et un partenaire amoureux n’est pas la clé du bonheur. »
Aujourd’hui, Enitza mène une vie indépendante et milite pour le droit des femmes.
Une insulte aux luttes féministes ?
« Je ne suis clairement pas née à la bonne époque ». Ce sont les mots de Laurette, jeune maman française qui a décidé de laisser derrière elle les sorties entre copines et la vie de femme indépendante pour l’éducation de ses enfants, l’entretien quotidien de son foyer et de son mari. Quel est le prix de ses sacrifices ? Est-ce un choix libre ?
Les femmes se divisent entre elles. Certaines y voient un acte délibéré, d’autres le fruit d’une aliénation masculine. Quel parti choisir ?
Lors des révoltes féministes de la deuxième vague, l’activiste américaine Carole Hanisch publie l’essai The Personal Is Political (1969). Ce titre, devenu le slogan internationalement connu des luttes féministes, illustre le fait que les tâches quotidiennes des femmes et leurs rapports familiaux au sein du foyer sont le résultat de l’organisation interne de la société. Ainsi, la sphère privée ne relève pas uniquement des individus au sein du foyer mais elle est politique en ce sens qu’elle fait écho aux normes patriarcales du système social. En effet, ce slogan est précieux puisqu’il donne un nouvel écho au phénomène des tradwives. Ces femmes qui acceptent de vivre comme dans les années 1950 peuvent alors être perçues comme le miroir d’une société sexiste, plaçant l’homme et la femme dans un rapport dialectique de pouvoir favorisant les intérêts masculins.
Plusieurs vidéos de femmes témoignent de leurs anciennes expériences en tant que tradwives et les larmes parlent plus vite que les mots. Après le divorce, elles n’ont ni maison, ni compte en banque, ni indépendance car elles ont choisi de tout miser sur leurs ex-maris !
Plus qu’une tendance sur les réseaux sociaux, ce phénomène apparaît comme un nouveau mode de vie et pose des questions morales et philosophiques essentielles sur l’éthique du care. Si les femmes étaient auparavant perçues comme les fées du logis, les éducatrices de leurs enfants et celles qui entretiennent leurs maris, elles sont aujourd’hui en grande majorité indépendantes, salariées ou cheffes d’entreprise.
Le phénomène viral divise les femmes entre elles et soulève de véritables questions sur l’essence même du féminisme ! Choisir un mode de vie traditionnel est-il un acte délibéré et pensé en pleine conscience ? A l’inverse n’est-ce pas une tentative d’effacer les traces des pas de nos grands-mères, indignées et en lutte pour leur liberté et leur indépendance ?


