Arles 2026 : dans l’œil secret de Park Chan-Wook, le peintre du hors-champ

Connu pour ses fresques cinématographiques hyper-stylisées, violentes et baroques (Old Boy, Mademoiselle, Decision to Leave), le cinéaste sud-coréen Park Chan-Wook révèle aux Rencontres d’Arles une tout autre facette de sa rétine. Dans une exposition intime imaginée avec la commissaire Valérie Duponchelle, la photographie s’impose non pas comme un simple digne hobby, mais comme la matrice invisible de son œuvre.

À première vue, le contraste frôle le paradoxe. D’un côté, le cinéma de Park Chan-wook : une mythologie contemporaine saignante, baroque, portée par un rythme effréné et des dilemmes moraux cruels. De l’autre, aux Rencontres d’Arles, une soixantaine de photographies aux apparitions paisibles, presque vides d’humains. Des paysages, des objets délaissés, des riens qui capturent soudain le cœur de l’objectif.

Pourtant, à y regarder de plus près, la frontière s’efface. « On pourrait penser que ça n’a rien à voir, mais lorsqu’on met en parallèle ses films et ses tirages, on retrouve instantanément son regard derrière les personnages », décrypte la commissaire d’exposition et critique d’art Valérie Duponchelle. « Tout ce qui fait la qualité visuelle de Park Chan-wook découle de sa photographie. Elle s’infiltre de façon subliminale dans ses films. C’est un homme doté d’une puissance visuelle assez incroyable. »

Park Chan-Wook : la bataille des visages et des fantômes

Pour mettre en scène cette dualité dans un espace contraint de 400 m², le cinéma de Park Chan-wook se dépouille de sa frénésie pour laisser affleurer une inquiétante étrangeté. Si le cinéaste préférait initialement écarter les figures humaines au profit de paysages contemplatifs, Valérie Duponchelle s’est battue pour conserver quelques portraits capturés hors plateau, là où les acteurs tombent le masque.

Parmi eux, deux clichés de Kim Min-hee pris durant le tournage de Mademoiselle (The Handmaiden) montrent le personnage sombrer doucement dans la folie. De dos ou le regard perdu, elle convoque la figure spectrale des héroïnes du cinéma fantastique asiatique et des récits de fantômes traditionnels. Cet appel du hors-champ trouve un écho saisissant dans les très grands formats en noir et blanc imposés par le réalisateur : des images d’une austérité sublime (un mannequin désarticulé abandonné dans les champs, une carcasse jetée sur une machine) où le travail brutal sur les ombres, la matière et les noirs très profonds transforme chaque tirage en un théâtre d’ombres, habité par des présences invisibles.

Le « Memento Mori » et le vertige du cadrage

Loin d’être de simples coulisses de tournage, les photographies de Park Chan-wook révèlent une tension constante, une épée de Damoclès suspendue au-dessus du banal. Parmi ses œuvres coup de cœur, Valérie Duponchelle pointe un drôle de bouquet enfermé dans un étui en plastique : « C’est à la fois d’une banalité absolue et extraordinaire. Il n’y a aucune retouche, aucune mise en scène, mais le travail sur la couleur rappelle un tableau flamand. Ces fleurs enfermées, c’est l’idée même du Memento Mori. »

Qu’il s’agisse d’un filet jaune fluo retenant des ordures sur le bitume gris ou d’une forêt quotidienne rappelant le Douanier Rousseau ou le peintre Max Ernst, l’inquiétude affleure toujours. Une spontanéité totalement maîtrisée que l’artiste coréen Lee Ufan a résumée d’une formule saisissante en découvrant les tirages : « He has a staged brain », soit il a un cerveau qui met en scène.

« Park Chan-wook baigne dans l’image depuis toujours », rappelle la commissaire, qui l’avait rencontré pour la première fois en 2014 dans son studio près de l’aéroport de Séoul. « Avant d’être cinéaste, il était critique de cinéma. C’est un homme qui remarque tout : les objets, la lumière, les rapports de force subtils entre les gens. Contrairement à d’autres cinéastes dont la photographie reste un gadget pour fans, chez lui, elle donne une valeur supérieure au film. On comprend enfin pourquoi ses œuvres dépassent le simple cinéma d’action. »

Une esthétique du noir et de la matière

Pour cette exposition arlésienne complétée par un livre à la couverture rose pâle publié pour l’occasion, le réalisateur a imposé des tirages très grands formats, en particulier pour ses clichés en noir et blanc les plus austères. Qu’il s’agisse d’un mannequin désarticulé dans une campagne ou d’une friche industrielle jetée sur la matière, l’accrochage révèle une maîtrise des ombres et du grain d’une beauté saisissante.

En donnant à voir ce que son œil capture quand les caméras s’éteignent, l’exposition d’Arles offre bien plus qu’une rétrospective : une plongée dans la psyché d’un démiurge pour qui le monde, dans sa plus stricte banalité, est déjà un décor d’histoire.

L’exposition personnelle consacrée aux photographies de Park Chan-wook, intitulée « Par un matin calme », se tient à l’espace Lee Ufan (Arles) du 6 juillet au 4 octobre 2026.

Partager cet article

Facebook
Twitter
Pinterest

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *