On croyait Karl Lagerfeld condamné à hanter éternellement les couloirs de la rue Cambon et les backstages de défilés fantasmés, le tout parfumé au croquis au feutre noir et au col amidonné. Le voilà qui revient, plus impérial que jamais, à Rome, dans un décor qu’il avait déjà bousculé il y a quarante ans : la Galleria Nazionale d’arte moderna e contemporanea, temple de l’art sérieux, qui accepte à nouveau de se laisser contaminer par ce virus magnifique qu’est la mode. Fendi y célèbre à la fois le premier défilé haute couture de Maria Grazia Chiuri à la tête de la maison et la mémoire du Kaiser allemand, dans un geste qui tient autant du retour aux sources que du bras d’honneur chic aux vieux gardiens du temple.
Fendi, Chiuri et le fantôme tutélaire de Karl
Plutôt que de s’installer à Milan, ville politiquement correcte de la fashion-week industrialo-chic, Fendi a choisi Rome, sa ville natale, où la maison fut fondée en 1925, pour présenter la première collection haute couture de Maria Grazia Chiuri depuis sa nomination. Le message est limpide : retour au berceau, mais sous le regard de Karl Lagerfeld, directeur artistique de Fendi pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’à sa mort en 2019. Difficile de faire plus romain que ce triangle-là : une maison née sur place, une créatrice qui y a débuté sa carrière, et un fantôme allemand qui, pendant cinquante ans, a redessiné les fourrures et les silhouettes comme d’autres redessinent des cartes de pays.
Chiuri connaît l’histoire de l’intérieur. Avant de passer chez Valentino puis de devenir la première femme directrice artistique de Dior, elle a commencé chez Fendi, dans les accessoires, sous la direction de Lagerfeld. La boucle est donc tout sauf fortuite : en revenant à Rome, elle vient “rendre la pareille” aux sœurs Fendi, qui ont fondé l’entreprise, et à son mentor, qu’elle cite volontiers comme l’une des influences décisives de son regard. On n’est pas dans le simple hommage mondain, mais dans un véritable jeu de filiations : chaque silhouette du défilé porte implicitement ce dialogue entre la Rome originelle, le Berlin de Karl et la carrière internationale de Chiuri.
C’est dans ce contexte que la Galleria Nazionale accueille le show, en assumant pleinement ce mélange des genres aujourd’hui banalisé mais qui, dans les années 1980, faisait hurler les puristes. L’institution abrite la plus importante collection italienne d’art des XIXᵉ et XXᵉ siècles, avec des œuvres de de Chirico, Modigliani et consorts : autrement dit, le genre de voisinage qu’une maison de couture aime fréquenter quand elle veut rappeler qu’elle n’est pas seulement là pour vendre des sacs, mais aussi pour prétendre à une place dans l’histoire des formes.
La revanche d’une exposition scandaleuse
Car l’autre événement de cette soirée romaine, c’est la résurrection assumée d’un vieux scandale : l’exposition que Lagerfeld avait consacrée à la mode en 1985 dans ce même musée, et qui revient aujourd’hui sous le titre “After steps through work. Fendi/Karl Lagerfeld 1985”. À l’époque, l’irruption de la mode dans un musée d’art moderne avait déclenché un petit séisme, débat dans la presse, cris d’orfraie dans le milieu, et même discussion au Parlement, histoire de vérifier si l’on n’était pas en train de profaner la République en accrochant des robes près de Modigliani. Silvia Venturini Fendi s’en souvenait encore l’an dernier : certains critiques d’art avaient applaudi, d’autres refusaient de voir la mode comme une forme d’art légitime.
Quarante ans plus tard, l’affaire a presque l’air comique : les collaborations entre musées et maisons de mode sont devenues un sport international, les expositions de maisons de luxe remplissent les grandes institutions à coups de files d’attente et de posts Instagram, et plus personne ne s’offusque vraiment de voir un tailleur dialoguer avec une toile abstraite. La reprise de cette exposition à Rome a donc tout d’un pied de nez délicat : on réinstalle la mode là où elle avait été jugée “étrangère au champ artistique”, mais cette fois-ci avec la certitude tranquille d’avoir gagné la guerre symbolique.
Le contenu, lui, ne manque pas de malice : l’exposition décortique les étapes de création d’une pièce de haute couture, ces fameux “steps” qu’on ne montrait jadis qu’en coulisses. Croquis, toiles, prototypes, matières, gestes répétés, corrections, ratages, tout ce qui fait la chair d’un vêtement que l’on ne voit habituellement que sous sa forme finale, sur un podium ou dans une vitrine. Lagerfeld, qui a toujours aimé théâtraliser le travail autant que le résultat, trouvait là un terrain idéal : montrer qu’une robe n’est pas seulement un objet de désir, mais l’aboutissement d’un processus quasi-obsessionnel.
En 2026, cet accrochage fait figure de manifeste rétroactif : oui, la mode est entrée au musée, et non, elle n’en repartira pas. Fendi, propriété de LVMH depuis 2001, joue habilement cette carte en insistant sur la continuité : un mentor (Karl), une élève (Chiuri), une maison romaine, un musée d’art moderne et une exposition jadis polémique devenue case obligée de la respectabilité culturelle. On pourrait y voir une normalisation un peu triste ; on y verra plutôt la preuve qu’un couturier, longtemps caricaturé en personnage mondain, finit ici en souverain discret d’un lieu où l’on venait autrefois pour oublier le monde. “Karl Lagerfeld en majesté”, donc, n’est pas qu’un titre flatteur : c’est la réalité d’un fantôme qui, depuis son éventail et ses lunettes noires, continue de régner sur les salles blanches de la Galleria Nazionale.


