Park Chan-wook exposé aux Rencontres d’Arles

Il fallait bien qu’un jour quelqu’un ait l’idée malsaine mais délicieuse d’offrir à Park Chan-wook autre chose qu’un écran pour torturer nos nerfs : une salle blanche, des cimaises, un silence de musée, et cette invitation à regarder, sans musique ni montage, ce que son œil voit quand il ne pense pas encore au prochain plan-séquence sanglant. Cet été, à Arles, dans la Fondation Lee Ufan, le réalisateur sud-coréen déballe enfin sa “vie parallèle” de photographe, et soudain, tous ceux qui croyaient connaître son univers se rendent compte qu’ils n’avaient vu que la moitié du tableau, et encore, à 24 images par seconde.

Une première exposition photo en France pour Park Chan-wook

Avant d’être le cinéaste culte d’Old Boy, de Mademoiselle ou de Decision to Leave, Park Chan-wook était, rappelons-le, un photographe obsédé de cadre, de lumière et de couleur, cette catégorie d’acharnés qui préféreraient manquer un train plutôt que rater un rayon de soleil sur un mur décrépit. À Arles, l’exposition Par un matin calme, première présentation de ses clichés en France, met cette facette au centre du jeu : soixante-trois photographies capturées entre le début des années 2010 et aujourd’hui, accrochées dans l’espace de la Fondation Lee Ufan, dans le cadre du programme associé des Rencontres de la photographie.

L’exposition a été pensée avec la commissaire Valérie Duponchelle, et, soyons honnêtes, si vous connaissez déjà son cinéma, vous n’allez pas tomber de votre chaise : même obsession pour les cadres millimétrés, même exigence chromatique, même manière de faire croire que tout est “naturel” alors que chaque millimètre de champ semble réglé avec la maniaquerie d’un architecte insomniaque. Mais ce manque de surprise est précisément ce qui fait la force du parcours : on a l’impression d’entrer dans les coulisses visuelles d’une filmographie déjà riche, comme si Park Chan-wook avait simplement posé sa caméra, gardé son œil, et décidé de se contenter d’un seul arrêt sur image à la fois.

On y voit des paysages de nature traversés par la trace humaine, des portraits pris sur les tournages, de Mademoiselle à Decision to Leave, et toute une galerie de lieux en apparence tranquilles, mais étrangement habités. Le photographe se revendique moins interventionniste que le cinéaste : là où, au cinéma, il contrôle tout, jusqu’aux plans qui “semblent naturels”, en photographie il affirme ne pas mettre en scène, préférant attendre la bonne lumière, choisir son objectif, sa profondeur de champ, et déclencher au moment où le réel accepte enfin de se laisser cadrer. La précision, elle, ne bouge pas d’un millimètre.

Objets hantés, humour absurde et lenteur maîtrisée

À ceux qui accusaient ses films de sadisme raffiné, l’exposition offre une réponse subtile : les traces funestes sont toujours là, mais en sourdine, comme un léger vertige. Des parasols fermés qui ressemblent à des fantômes plantés sur une plage, une main de mannequin abandonnée sur un radiateur, des fauteuils feutrés qui donnent l’impression de vous juger à distance… Quand les protagonistes disparaissent, ses photographies confèrent aux objets une présence presque humaine, comme si la moindre chaise vide avait une biographie et un casier judiciaire. Vous vouliez du réalisme ? Vous vous retrouvez à discuter mentalement avec un parasol.

Park Chan-wook dit lui-même que cinéma et photographie “dialoguent, se détachent, s’influencent mutuellement”. Certains trouveront que ses images fixes ressemblent à ses films par leur côté grotesque, leurs touches d’humour absurde, cette façon de glisser l’étrangeté dans le décor le plus banal. D’autres, au contraire, verront dans ces photos une liberté, une douceur, une lenteur qui contrastent avec la tension narrative de ses longs-métrages. La vérité se tient, comme souvent chez lui, dans cette zone floue entre les deux : même auteur, autres contraintes, même exigence.

Loin des scènes reconstituées, le photographe refuse d’interférer avec le réel, mais n’abandonne rien de son obsession. Il choisit l’objectif, l’exposition, la colorimétrie, puis attend. Ce travail de patience, il le compare volontiers à ce qu’il fait au cinéma en étalonnage, lorsque l’on travaille la lumière et les couleurs en post-production. La relation va dans les deux sens : ses expériences photographiques nourrissent le choix des objectifs et des cadres de ses films, tandis que son cinéma, lui, a façonné ce regard capable de trouver du drame dans une poignée de chaise ou un ciel trop calme.

Ce Par un matin calme n’est donc pas un simple bonus pour fans collectionneurs, mais un laboratoire ouvert : un endroit où l’on voit comment un cinéaste construit ses obsessions visuelles en dehors de la pression du récit, où l’on découvre qu’il est resté ce gamin féru d’arts plastiques, passionné de cinéma, qui a trouvé dans l’image fixe le point de jonction idéal entre ses deux premières amours. Et puis, entre nous, il y a une satisfaction particulière à se dire que Park Chan-wook, ce maître des scènes de vengeance millimétrées, passe aussi ses matinées à attendre “la bonne lumière” sur un parapluie oublié.

Si vous cherchiez une excuse pour traîner à Arles cet été sans prétendre aimer les festivals uniquement pour les soirées au bar, la voici : un matin calme, quelques photographies soigneusement inquiétantes, et le plaisir coupable de vous dire que, pour une fois, Park Chan-wook ne vous infligera qu’un frisson visuel, sans goutte de sang, mais avec la même précision chirurgicale.

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