Il y a des figures publiques qu’un pays choisit de ne jamais laisser sortir du tribunal médiatique, comme si le temps, les faits, la justice et même la simple notion de majorité ne pesaient pas lourd face à la jouissance un peu rance de ressortir toujours la même blague, le même “dossier”, la même image figée. Zahia Dehar fait partie de ce club très fermé des femmes que la France a transformées en running gag national, et Netflix vient de redonner un micro à ce vieux réflexe avec Dans la sauce, son “roast” à la française, censé célébrer l’audace humoristique autour de champions du monde, mais qui a surtout rappelé qu’il y a des corps et des passés qu’on aime beaucoup plus tourner en dérision que d’autres.
Le roast Netflix : humour, consentement et cible facile
Sur le papier, tout est clair : Dans la sauce reprend ce format américain du “roast”, où une personnalité consent à devenir cible, entourée d’humoristes censés l’étriller avec esprit, complicité et une forme d’accord tacite sur la règle du jeu. Netflix adapte le concept à la française, aligne une dizaine de champions du monde, embauche Paul de Saint-Sernin pour orchestrer le chaos, et vend le tout comme un moment de bravoure comique où le politiquement correct est prié de rester au vestiaire. L’affaire aurait pu en rester là, un spectacle de plus dans la longue tradition du “on rigole de tout, surtout entre nous”.
Mais la soirée a dérapé ailleurs, sur une cible moins évidente que les ego surdimensionnés des footballeurs : Zahia Dehar. Les blagues répétées sur son passé, sa sexualité, son implication de mineure dans une affaire devenue feuilleton médiatique ont créé un basculement net, transformant le jeu du roast en étrange séance publique de rappel à l’ordre. Zahia, aujourd’hui 34 ans, a pris la parole pour dire ce que beaucoup ressentaient confusément : un sentiment de “déshumanisation”, le constat qu’on ne l’a jamais considérée publiquement comme l’adolescente qu’elle était lorsque les faits ont eu lieu, mais comme une silhouette commode sur laquelle projeter fantasmes, reproches et rires faciles.
En rappelant qu’elle avait 16–17 ans au moment des événements évoqués, et 18 quand le scandale a éclaté, elle replace brutalement le décor : ce qui est servi aujourd’hui comme matière à vannes “pimentées” concerne en réalité une mineure sursexualisée, instrumentalisée, puis recyclée ad vitam dans la machine à blagues. Que ce passé continue, en 2026, à alimenter des “vannes graveleuses” censées faire rire un public entier dit peut-être plus sur le niveau de confort du public que sur le courage des humoristes.
Zahia, la sexualité des femmes et la fatigue de rire
La polémique a logiquement débordé le cadre du seul programme Netflix. L’actrice Fleur Copin, parmi d’autres, a posé la question sans détour : seize ans après, doit-on vraiment continuer à rire d’une femme à travers sa sexualité, et plus précisément à travers un épisode où sa minorité aurait dû déclencher d’autres réflexes que des punchlines ? “Je ne ris pas quand on décide de rire d’une femme et de sa sexualité”, écrit-elle, rappelant ce point aveugle persistant : ce qui passe pour du “second degré” sur scène ressemble parfois, vu d’en face, à une répétition de violence symbolique.
Le malaise ne vient pas seulement des blagues, mais du déséquilibre structurel : ici, c’est une femme, longtemps réduite à une affaire, dont on ressort la biographie intime comme carburant comique, dans un dispositif où l’unique humoriste présente, Sarah Lélé, se retrouve à occuper la place inconfortable de caution féminine. Le décor est classique : beaucoup d’hommes, beaucoup de rires, un sujet qui touche au corps d’une femme, à sa réputation et à un passé dont elle a déjà payé le prix, pendant que l’on décrète, en plateau, que tout cela n’est qu’humour.
Dans ce contexte, la question “faut-il continuer à se moquer de Zahia Dehar ?” n’est pas seulement morale, elle est presque paresseusement stylistique. À quel moment un pays décide-t-il que la blague est usée, que la cible a suffisamment servi, que la matière comique est devenue recyclage lourd ? Sixteen ans plus tard, continuer à s’acharner sur le même “scandale”, avec les mêmes sous-entendus sur une sexualité de mineure, n’a plus grand-chose à voir avec la liberté d’expression et tout à voir avec le confort de tirer sur une cible qui ne surprend plus personne.
Le débat qui s’ouvre autour de Dans la sauce touche à quelque chose de plus large : la place accordée à la bienveillance dans l’humour, mais surtout la mémoire que l’on choisit de garder des affaires passées. Lorsqu’une femme dit publiquement qu’elle se sent “déshumanisée”, qu’elle n’a jamais été perçue comme l’ado qu’elle était, continuer à la convoquer comme stock de blagues, c’est faire un choix clair : celui de privilégier le rire à tout prix au détriment de la personne. Que cela se fasse dans un format revendiqué comme consenti n’annule pas la question de fond : consent-on vraiment à être éternellement réduit à l’épisode le plus controversé de sa vie ?
Alors, faut-il continuer à se moquer de Zahia Dehar ? On peut évidemment répondre que chacun est libre de trouver drôle ce qu’il veut et que l’humour doit rester un espace de transgression. Mais on peut aussi, ce qui serait un progrès, admettre que la vraie audace consiste parfois à lâcher une cible trop facile, à se demander pourquoi cette femme-là, précisément, reste un punching-ball commode, et à déplacer enfin le regard vers celles et ceux qui ont toujours eu le luxe d’être drôles sans jamais être réduits à leur sexualité ou à leurs 16 ans.


