Isabelle Huppert présidente ! (de la Cinémathèque)

Il fallait bien qu’un jour la Cinémathèque française, grande gardienne officielle de nos névroses en 24 images par seconde, finisse par confier son fauteuil le plus symbolique à quelqu’un qui n’a jamais eu peur ni du noir de la salle ni des zones sombres de l’âme, et qui a passé sa carrière à habiter les films comme d’autres envahissent des pays : méthodiquement, intensément, sans demander la permission. Isabelle Huppert, 73 ans, devient ainsi la première femme élue à la présidence de la Cinémathèque, succédant à Costa-Gavras, 93 ans, qui occupait le poste depuis 2007, et s’offre au passage un mandat de trois ans, jusqu’en 2029, comme si le cinéma avait décidé qu’il était temps que l’une de ses figures les plus obsessionnelles vienne surveiller ses archives.

Isabelle Huppert à la Cinémathèque : une actrice au sommet de la cinéphilie

Isabelle Huppert n’arrive pas là en touriste polie. Elle est l’une des actrices françaises les plus prolifiques, césarisée à deux reprises, pour La Cérémonie en 1996 et Elle en 2017, et forte d’une filmographie qui dépasse les 150 films et séries, ce qui, dans une vie normale, s’appelle un rythme cardiaque un peu excessif. Elle fait partie de ce club très fermé des actrices françaises à aura internationale, qu’on convoque aussi bien sur les tapis rouges que dans les cinémas de quartier, avec cette capacité rare à passer du cinéma d’auteur le plus âpre au grand public sans jamais avoir l’air de trahir l’un pour l’autre.

En France, elle a été filmée par Claude Chabrol et Maurice Pialat, autrement dit deux des chirurgiens en chef de la psyché hexagonale, pas exactement des hommes réputés pour leur indulgence. À l’étranger, elle a tourné avec Michael Haneke, pour qui la cruauté est une forme de politesse, Michael Cimino, Otto Preminger, Marco Bellocchio, Marco Ferreri, Andrzej Wajda ou Hong Sang-soo, soit une carte du monde dessinée en cinéastes obsédés par les fractures intimes. Quand on la place à la tête de la Cinémathèque, ce n’est pas pour faire joli sur la photo de groupe : c’est pour confier la mémoire du cinéma à quelqu’un qui l’a traversée de l’intérieur, scène après scène, et qui sait ce que cela coûte d’être un visage répété dans les pellicules.

La Cinémathèque française sous pavillon Huppert

Fondée en 1936 et installée aujourd’hui à Bercy, la Cinémathèque conserve près de 50 000 films de patrimoine, un million de documents et des milliers d’appareils qui racontent l’histoire du cinéma sous toutes ses formes, de la machine à bouger des silhouettes au bloc de mémoire collective. Financée aux trois quarts par des subventions publiques, elle organise rétrospectives, expositions, cycles consacrés aux acteurs et aux cinéastes, comme récemment celui dédié à Marilyn Monroe, preuve qu’elle n’a jamais oublié que la cinéphilie, pour être sérieuse, doit aussi avoir un faible pour les icônes.

Isabelle Huppert aura pour mission de défendre cette mémoire à la fois du cinéma d’auteur et du cinéma grand public, ce qui revient, en langage non diplomatique, à veiller à ce que les films de festival et les blockbusters puissent continuer à cohabiter dans le même musée sans s’insulter. On pourrait dire que c’est une fonction institutionnelle, neutre, presque protocolaire. On sait très bien que ce n’est pas le cas : avec Huppert, la Cinémathèque confie son poste symbolique à quelqu’un qui n’a jamais vraiment pris goût au tiède, qui a fait de la complexité un genre à part entière, et qui porte dans son propre corps d’actrice une grande partie de ce que le cinéma européen a raconté de lui-même depuis cinquante ans.

Costa-Gavras laisse une place tenue avec sérieux depuis 2007, et voir Huppert lui succéder, c’est regarder un certain pan de l’histoire du cinéma passer du côté des acteurs, avec ce petit mouvement de balancier qui rappelle que les visages ne sont pas seulement des interprètes : ils deviennent, à force de rôles, des gardiens naturels de ce qu’un art a produit. Isabelle Huppert présidente de la Cinémathèque, ce n’est pas un slogan ; c’est la continuation logique d’une carrière qui n’a jamais vraiment séparé la pratique et la mémoire. Et puisqu’il faut bien quelqu’un pour donner à nos piles de bobines et de fichiers numériques une voix claire, on ne pouvait pas rêver d’une présidente plus cinéphile que l’une des femmes qui n’a, au fond, jamais cessé d’habiter le cinéma comme on habite une maison qu’on refuse de quitter.

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