Hervé Poulain : l’homme qui faisait courir les tableaux 


Au milieu des années 70, le monde de l’automobile traverse une zone de turbulences marquée par le premier choc pétrolier. C’est dans ce contexte morose que Hervé Poulain, commissaire-priseur et pilote, imagine un projet improbable pour les 24 heures du Mans : confier à un artiste le soin de réaliser la livrée de sa voiture. 

Bien que Maître Poulain ait collaboré avec plusieurs constructeurs, cette initiative allait avant tout donner naissance aux BMW Art Cars : les tableaux les plus rapides du monde. Aujourd’hui, ces voitures sont devenues de véritables icônes, célébrée lors du BMW Art Car World Tour qui a fait escale en janvier dernier au salon Rétromobile.

L’aventure débute en 1975 et Hervé Poulain doit se rendre à l’évidence : le projet n’existera pas sans le soutien d’un constructeur. Mais trouver un partenaire qui accepte de lui faire confiance s’avère compliqué : le commissaire-priseur fait face au refus d’industriels désemparés par une proposition aussi atypique; jusqu’au jour où il croise la route de Jean Todt qui le met en relation avec Jochen Neerpasch, le directeur de BMW Motorsport. Après quelques échanges, l’accord est conclu : BMW fournit une 3.0 CSL et l’assistance technique, tandis que le commissaire-priseur se charge de trouver l’artiste.

Le choix s’impose comme une évidence : qui mieux que l’artiste américain Alexander Calder pouvait insuffler la vie et le mouvement à une carrosserie ? Les fameux »mobiles de Calder » n’avaient-ils pas été qualifiés de « voitures sans roues » par le critique Michel Ragon ? La rencontre entre le pilote et l’artiste a lieu enTouraine, dans l’atelier de l’artiste et pour convaincre le sculpteur, Hervé Poulain et son associé Guy Loudmer adoptent une stratégie bien française : ils débarquent avec un jambon de pays et quelques bonnes bouteilles de bordeaux pour tenter de sceller cette alliance improbable. Cocorico, la redoutable technique fonctionne : l’artiste accepte après que son gendre, lui-même pilote, finisse de la convaincre. Sur le circuit du Mans, la voiture, surnommée «le mobile››, tranche avec les livrées habituelles. Malgré des performances honorables en début de course, l’aventure s’arrête vers 22 heures sur une rupture de l’arbre de transmission. Mais le concept a fait ses preuves et la voiture rejoint le Musée des Arts Décoratifs. 

L’année suivante, notre commissaire pilote explore une direction artistique diamétralement opposée. Après le lyrisme coloré de Calder, il sollicite Frank Stella par l’intermédiaire du célèbre galeriste new-yorkais Léo Castelli. Stella, augure du minimalisme, propose une approche plus intellectuelle et géométrique. Inspiré par le papier millimétré, il couvre la carrosserie d’une trame noire et blanche. D’après Maître Poulain, cette décoration vise à révéler la « beauté mécanornorphe » de la voiture et à souligner le travail des ingénieurs. Quant à la voiture, il s’agit d’une BMW 3.5 CSL Turbo, un monstre de 750 chevaux. Mais la brutalité de la machine rend sa conduite difficile. Lors des essais, les problèmes techniques s’accumulent. La puissance du moteur déforme le châssis et fragilise la transmission. Peter Gregg, l’un des coéquipiers, confie même au commissaire priseur: « C’est une voiture pour ingénieur, pas pour pilote ». La « Stella filante » connaîtra une existence brève en course, contrainte à l’abandon très tôt, victime de sa mécanique extrême.

En l977, c’’est au tour de Roy Lichtenstein. Ce dernier applique ses célèbres trames Benday sur une BMW 320i, utilisant des lignes jaunes et vertes pour simuler le défilement du paysage à travers la vitre, traduisant ainsi virtuellement l’idée même de vitesse. 

Le projet reprend en 1979 avec l’icône absolue du Pop Art : Andy Warhol. Mais la collaboration s’avère plus complexe que prévu. Warhol propose d’abord de recouvrir la voiture d’un motif de papier peint à fleurs; idée qui sera rejetée pour des raisons techniques. Une seconde proposition, un camouflage militaire, est également écartée par la direction de BMW, peu encline à ce genre de connotations. Warhol décide alors de peindre la voiture lui-même. Contrairement à ses prédécesseurs qui fournissaient une maquette à reproduire, il se rend à Munich pour intervenir directement sur la carrosserie de la BMW M1. Dans l’atelier, il réalise une véritable performance. Se saisissant des pinceaux, il tourne autour de la voiture et applique la peinture en larges jets et coulures, expliquant à Hervé Poulain : « En mouvement, toutes les lignes et les couleurs vont se fondre dans un flou dynamique ». L’œuvre est réalisée en quelques dizaines de minutes, Warhol signant même la carrosserie du doigt dans la peinture fraîche. L’édition 1979 des 24 Heures du

Mans se déroule sous une pluie battante. La M1, pilotée par Poulain, Marcel Mignot et Manfred Winkelhock, traverse les épreuves climatiques et techniques (perte d’un cylindre, boîte de vitesses endommagée). Elle termine à une inespérée 6ème place au classement général et 2ème de sa catégorie. Pourtant, Hervé Poulain gardera un souvenir mitigé de cette arrivée : frustré par le déroulement de la course et sa propre performance, il quitte le circuit avant le drapeau à damier (…)

Texte par Benoît Coffin

La suite de cet article est à lire dans le numéro avril/mai du magazine LUI

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