Et si les années 80 redevenaient tendance ? C’est ce que tout le monde nous dit. Du coup, ce petit coup d’oeil dans le rétroviseur n’est plus si superflu que ça. Un peu d’histoire mondaine au moment où le Palace change une nouvelle fois de mains pour redevenir une boîte hype.
Nous, on avait un mouvement esthétique pour sortir de la léthargie, de la crasse et de la vulgarité dans laquelle les générations précédentes nous avaient enfoncés. Il fallait résister ou s’engluer à notre tour. Ce furent les années new wave. La musique d’une époque, c’est le reflet du film qu’elle accompagne. La fin des seventies nous rassasiait ad vomitam le même navet avec pour bande son du disco, de la variété vulgaire (aujourd’hui qualifiée de kitsch), du baba, du rasta. Et basta. Les punks ont balayé tout ça. Leur « No future » signifiait « No past ! » On avait besoin d’être intelligents et de construire notre culture qui ne pouvait par réaction qu’être sombre et chic. Les synthétiseurs débarquaient. Ils tombaient bien. On voulait des sonorités propres et clean. On était techno parce qu’on avait perdu foi en l’humanité. On pensait connement que les machines seraient meilleures que les individus. Nos hymnes étaient « Are friends electric ? » de l’androgyne Gary Numan, « Electricity » d’Orchestral Manoeuvres in the Dark et les allemands de Kraftwerk pour l’ensemble d’une œuvre au romantisme dévitalisé, de « Radioactivity » aux « Robots » en passant par « Computer love »…
On avait un prophète : Alain Pacadis. Dans son manifeste « Un jeune homme chic », il écrivait : « Désormais nous allons pouvoir montrer au monde nos faces blafardes et nos corps couleur de ténèbres car our time is up ! » La guerre était déclarée. Les soixante-huitards reniaient leurs idées généreuses pour devenir de vulgaires et bedonnantes ordures de yuppies individualistes. Même pas par cynisme désespéré, simplement animés par cette méprisable lâcheté. Quant aux ex-babas barbus, ils étaient tombés dans une répugnante léthargie légumière qu’il fallait violemment dynamiter. On devenait straight parce que les autres étaient tordus. On s’habillait avec soin et on voulait être beaux parce qu’ils étaient laids et vulgaires. On était tristes parce qu’on n’avait pas envie d’être gais (et on n’avait aucune raison de l’être). On cultivait une haine farouche pour les pollueurs sonores qui véhiculaient la vulgarité musicale. Comment pouvait-on ânonner de telles conneries assorties de convulsions simiesques qui feraient se gondoler Sheeta quand le monde était si noir? Ils n’étaient quand même pas tous sourds et aveugles ! Et on était snobs et distingués parce qu’on ne voulait vraiment pas être comme eux. On avait le courage d’être excessifs parce que la vie ne nous laissait pas le temps d’être raisonnables. On voulait être des héros romantiques, classiques, lyriques, tragiques… Il faudrait tellement d’adjectifs pour qualifier à peu près correctement à ce que nous inspirions, en fait on voulait tout.) On vivait à cent à l’heure.
La new wave avait engendré une nouvelle scène qui réveillait aussi bien Paris que Londres, Berlin, Rome et New York. Comment passer sous silence la frénésie des concerts presque quotidiens. Les nippons du Yellow Magic Orchestra sur scène au Palace écrasés sous des tonnes d’ordinateurs, de séquenceurs et de synthés. Un roadie occupant le milieu de la scène pour assurer le dispaching des différentes machines ! Et Stéphanie qui dansait fascinée par cette musique orientale et futuriste. Comment oublier ce concert aérien et puissant d’Orchestral Manoeuvres in the Dark ? Les machines jouaient si fort que les vibrations de la salle exerçaient une influence sur le système digestif de ceux qui étaient situés le plus près des enceintes. Les toilettes sont restées sold out toute la soirée ! Emilie, elle, était en transe.
Impossible d’oublier le premier set de Tear for Fears toujours au Palace où je rencontrai Pascale. Elle avait une tête d’ange triste et des seins énormes insoupçonnables sous son pull sombre.
Nous n’étions qu’une petite centaine d’initiés au premier concert de Depeche-Mode et quand Spandaü Ballet est venu jouer la première fois à Paris, on était pour l’occasion devenus nouveaux romantiques ou pirates pour danser toute la nuit sur la musique de ce groupe élitiste qui ne jouait alors que dans des châteaux, caves privées et autres endroits chics. La chemise trop ouverte d’Anne qui dansait au premier rang comme une folle la rendait plus qu’impudique. Le guitariste la matait non-stop. Aucun risque pareil avec les allemands de Kraftwerk : ils s’étaient fait momentanément remplacer par des mannequins de cire à leur effigie sur la scène du Captain Vidéo en bas des Champs Elysées, à deux pas du Palais présidentiel et la froideur de Human League réchauffait le sous-sol des Bains Douches. Flock of Seagulls expérimentait le look novo et les dandies d’Ultravox distillaient leur élégance nostalgique pour les thèmes romantiques d’Europe centrale (« Vienna ») ou mélancoliques (« Vision in blue », « Lament », « Rage in Eden ») quand Visage abandonnait son Blitz londonien pour louer un esthétisme ténébreux (« Fade to Grey », « Damned dont cry »).
Je m’efforçait de mener en même temps une vie diurne faite d’études de marketing et de publicité. Étudiant studieux le jour, nightclubber la nuit (le terme avait alors encore un sens) passant alternativement des Bains- Douches au Palace qui programmaient pratiquement un concert par soir. Je faisais de la radio « libre » le weekend et avais portes ouvertes dans ces endroits où l’usage veut quelles soient plutôt fermées. J’étais amoureux de la snobissime, blondissime, richissime et chiantissime Stéphanie, la plus jolie fille de la fac qui m’accompagnait souvent et s’ennuyait invariablement dans une posture alors tendance. C’était juste chic. Au début tout le monde pensait qu’elle était ma petite amie. Je ne les contredisais pas. Elle non plus. J’avais simplement suivi le principe de Napoléon « Toujours attaquer en premier l’armée la plus forte ». J’attaquais – trop mollement sans doute. Stéphanie ne se rendait pas. Les jolies filles étaient arrogantes, blasées et inabordables. Elles n’étaient pas là pour s’amuser mais pour poser.
En toute logique, Steph’ voulut se confectionner un book de mannequin.]e me retrouvais réquisitionné photographe officiel. Séance de shooting dans son grand appartement de la rue de Rivoli avec vue sur les jardins des Tuileries SVP – down in the park ! Alors quelle changeait impudiquement de tenue, Stéphanie m’a prié de l’embrasser. La séance se termina par des photos nues. Et par Stéphanie sur moi dans sa chambre-mezzanine. Quand Madame mère est tombée une semaine plus tard sur les clichés, elle a simplement remarqué : « Putain, elle a de belles jambes ma fille ! »
Bref, nous sortions tous les soirs. Nous n’étions qu’une poignée d’initiés à connaître ces groupes avant-gardistes qui rempliraient quelques années plus tard des stades entiers. On cultivait un véritable complexe de supériorité. On idéalisait nos existences en souhaitant influer sur le monde. L’époque était exaltante. Mais cette théâtralisation de chaque instant n’a pas su contaminer les foules et c’est le monde qui petit à petit nous a changé. Nous reste cet idéal de vie clean et parfaite qui ne laisse aucune place à la mesquinerie des cloportes. Finalement, on était cons et naïfs. C’était aussi l’époque des premières désillusions et des grands projets ajournés (on voyait tout en grand). En tous cas nos nuits étaient plus belles que leurs jours… Ie redevenais chaque matin le vilain petit canard dilettante perdu au milieu des laborieux sans grâce et sans talent qui devaient en plus me prendre pour un mytho: « J’ai pris un verre avec Machin, j’ai vu untel qui m’a dit que… » Pourtant eux aussi les voyaient à la télé. Du coup, ils me tenaient à l’écart du groupe panurgien qu’ils formaient.
Texte par Jean-Christophe Florentin, photo par Foc Kan
Retrouvez la « conclusion mémorable » de cet article dans le numéro avril/mai 2026 du magazine LUI


