À 14 ans, Nicolas Briançon découvre La Flûte enchantée et comprend soudain qu’il existe « un monde beaucoup plus rigolo » que le sien. Depuis, il navigue entre théâtre privé, Comédie-Française, boulevard, grands rôles de salauds magnifiques et réflexions très libres sur le désir, le mensonge, MeToo ou l’intelligence artificielle. Entretien à tiroirs multiples, entre souvenirs de coulisses et théorie du jeu d’acteur.
LUI : Tu racontes que ton adolescence était une sorte de brouillard jusqu’à ce choc esthétique devant Mozart. Tu t’ennuyais tant que ça ?
Nicolas Briançon : Jusqu’à 14 ans, j’ai l’impression de ne pas avoir eu de vie. Je me vivais dans une forme d’absence. Et puis je vois La Flûte enchantée de Bergman… et là, je prends ça dans la tête. Je sors en me disant : “Il existe donc un autre monde.”
Ton premier rôle, c’est dans Falstaff. Et très vite tu comprends aussi qu’il y a des filles au théâtre.
J’ai joué La Farce de Maître Patelin… et j’ai emballé grâce à ça dans la cour du collège. Je me suis dit : “Finalement, faire du théâtre, ce n’est pas si pédé que ça.” A l’époque, « la folle » était une étiquette que l’on collait facilement sur ceux qui se lançaient dans l’aventure.
Tu assumes avoir commencé pour séduire ?
Complètement. J’étais timide, très enfermé. Je me suis dit que monter sur scène pouvait attirer un peu les gens à moi.
Tu es devenu acteur grâce à une stratégie de drague, donc.
Comme beaucoup de métiers artistiques. On s’y lance pour trouver un sens à nos vies. Pour plaire. Pour être accepté. Et puis le temps nous ramène au travail. Et la on découvre vraiment notre vocation, qui n’a rien à voir avec la drague. Qui est surtout du travail. Et soit on préfère cette réalité et on persévère. Soit on arrête.
«Je préfère les pièces écrites pour les grands acteurs »
Tu trouves que les jeunes décrochent du théâtre ?
Non. Le théâtre va très bien. Mais il y a plusieurs mondes : le théâtre public, le théâtre privé… et une bourgeoisie cultivée qui continue d’y aller.
Tu balances quand même une phrase magnifique : “Le théâtre privé a perdu ce qui faisait son charme : les grands acteurs.”
Parce qu’avant, tu pouvais voir Jean-Pierre Marielle, Michel Bouquet ou Claude Brasseur sur scène. Aujourd’hui, les grandes figures du cinéma viennent beaucoup moins naturellement au théâtre, ou en tout cas ce n’est plus une évidence.
Et des succès comme ceux d’Alexis Michalik permettent-ils de rajeunir les spectateurs ?
Il faut dire qu’il a amené un public jeune. Et c’est merveilleux. Parfois je reproche à ces productions qui arrivent du off d’Avignon d’avoir des distributions interchangeables, de ne pas assez s’intéresser aux comédiens au profit d’une énergie de plateau joyeuse et festive mais parfois très superficielle… ça fait bosser du monde, tant mieux. Mais oui j’ai la nostalgie des « grands » comédiens… et pas sûr non plus que nos stars de cinéma aient aujourd’hui le « bagage » pour aller sur scène.
« J’ai inventé un faux accident pour la Comédie-Française »
Tu racontes une histoire hallucinante de mensonge à la Comédie-Française.
Je rate une représentation. Complètement oublié. À l’époque, si tu ratais un spectacle, tu pouvais payer la jauge. Donc j’invente un accident de voiture.
Et tu pousses le vice jusqu’au faux bandage.
Bandage au poignet, pansement sur le visage… à fond. Et surtout, j’ai raconté ce mensonge tellement de fois qu’aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir vraiment eu cet accident.
Tu expliques aussi qu’un acteur ne doit jamais “jouer le mensonge”.
Exactement. Il faut jouer la vérité. Quand les acteurs veulent montrer qu’ils mentent, c’est foutu.
Tu donnes presque des conseils de manipulateur.
Tous les grands menteurs jouent sincèrement.
« Les méchants sont toujours les personnages les plus intéressants »
Tu joues énormément de salauds. Pourquoi ?
Parce que les méchants font avancer l’histoire. Sans méchant, il n’y a pas de récit.
Tu prends plaisir à explorer cette noirceur ?
Bien sûr. On a tous ces tiroirs-là en nous. Certains les ouvrent, d’autres non.
Tu fais peur quand tu dis ça.
Non. Je trouve juste passionnant d’aller fouiller ces endroits dans un cadre sécurisé : celui du jeu.
« L’IA va remplacer 80 % de la production artistique »
Tu fais partie des rares acteurs fascinés par l’IA.
Parce que je pense que c’est une chance énorme pour le théâtre.
Carrément ?
Le théâtre sera peut-être le dernier endroit où on sera sûrs que ce qu’on voit est réel.
Tu crois vraiment que l’IA peut remplacer les scénaristes ?
Dans un ou deux ans, elle écrira probablement mieux que beaucoup d’humains sur des structures classiques.
Et sur d’autres métiers ?
Aussi. J’ai demandé à une IA de me créer un décor de boulevard années 60. Dix secondes après, j’avais quelque chose de superbe. C’est une très belle inspiration même si ça ne remplace pas tout.
Donc les artistes sont foutus ?
Les faiseurs, oui. Les vrais artistes, non. L’IA reproduit. Elle n’invente pas.
« À la Comédie-Française, l’administrateur me disait “touche ma bite en parlant » »
Tes anecdotes sur les coulisses du théâtre avant MeToo sont lunaires.
Quand je signe mon contrat à la Comédie-Française, l’administrateur me parle très sérieusement… en répétant “touche ma bite en parlant” toutes les trente secondes.
Pardon ?
Littéralement.
Aujourd’hui, ce serait un scandale national.
Évidemment.
Tu racontes aussi des acteurs qui traversent les couloirs pantalon baissé en hurlant “viens me sucer”.
Oui, mais c’était un monde très particulier. Extrêmement sexualisé, très désinhibé.
Tu défends quand même un peu cette époque.
Parce qu’il y avait aussi quelque chose de drôle, de libertaire, de totalement excessif.
Et MeToo ?
Je pense que ça a calmé beaucoup de vrais connards. Donc c’est très bien.
Mais ?
Mais on est parfois tombés dans une forme d’hyper-contrôle absurde.
Tu as dû suivre les fameux modules américains de consentement ?
Oui. On te demande par exemple si tu peux dire à une maquilleuse qu’elle est jolie. Tu réponds non… et c’est faux. Tu réponds oui… et parfois c’est faux aussi.
Tu trouves ça ridicule ?
Je trouve surtout qu’on est passés d’un monde sans règles à un monde qui adore les formulaires.
« Je suis un mâle blanc de plus de cinquante ans… mais déconstruit »
Tu sens quand même une crispation générale aujourd’hui.
Oui. J’ai coupé certaines répliques sur scène parce que je voyais bien que ça gelait la salle.
Le public n’entend plus les choses pareil ?
Non. Une phrase qui faisait rire il y a quinze ans peut aujourd’hui provoquer un malaise immédiat.
Tu comprends ce changement ?
Oui. Mais ça ne veut pas dire qu’on doit arrêter l’ambiguïté, la provocation ou le second degré.
Tu termines quand même en disant : “Je suis un mâle blanc de plus de cinquante ans… mais déconstruit.”
Ça me faisait marrer de le dire comme ça. Mais bon, je continue quand même à tenir les portes aux femmes. Je ne suis pas totalement récupérable.


