Il y a des trajectoires qui ressemblent moins à des carrières qu’à des secousses, brutales, imprévisibles, presque inconvenantes dans un milieu qui préfère les ascensions propres et les récits bien balisés, et celle d’Abou Sangare appartient sans conteste à cette catégorie d’itinéraires qui dérangent parce qu’ils refusent de se plier au scénario attendu : propulsé sous les projecteurs sans y être vraiment préparé, puis renvoyé à une forme de silence que d’aucuns auraient jugé définitif, le comédien s’apprête aujourd’hui, semble-t-il, à renouer avec le cinéma, comme on revient à une promesse laissée en suspens.
Car le souvenir est encore frais : en 2024, dans L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine, Sangare surgissait littéralement à l’écran, avec cette intensité brute que l’on ne fabrique pas, incarnant un jeune livreur sans papiers aux prises avec une existence tendue, faite d’attente, de peur et d’une dignité fragile, un rôle qui, au-delà de la fiction, faisait étrangement écho à sa propre réalité.
Abou Sangare carrière cinéma : d’une révélation à une parenthèse contrainte
La suite, pourtant, n’a rien eu du conte de fées que l’on aime raconter après coup : récompensé à Cannes dans la section Un Certain Regard, puis sacré César de la meilleure révélation masculine en 2025, Abou Sangare cochait toutes les cases du récit idéal, celui du talent découvert, célébré, promis à une ascension rapide, sauf que la réalité, elle, se chargeait de rappeler que le cinéma ne suffit pas toujours à régler ce qui, dans une vie, relève du politique, du profondément concret.
Arrivé en France adolescent, formé à la mécanique poids lourds, longtemps confronté à des refus de régularisation et à une obligation de quitter le territoire français, il n’avait jamais vraiment cessé d’être cet homme entre deux mondes, même au moment où les projecteurs semblaient vouloir le fixer définitivement dans un autre.
Le succès du film et la reconnaissance institutionnelle lui ont finalement permis d’obtenir un titre de séjour, ouvrant la voie à une existence plus stable, travail dans un garage près d’Amiens, chantiers, quotidien reconstruit loin des tapis rouges, et, avec elle, une forme de normalité presque ironique pour celui que le cinéma avait brièvement transformé en visage incontournable.
Et lui-même, d’ailleurs, ne s’enflammait pas : refaire du cinéma, disait-il en substance, pourquoi pas, mais ce qu’il aime, ce qu’il maîtrise, c’est la mécanique. Manière élégante, ou lucide, de ne pas se laisser piéger par une industrie qui adore les révélations, mais sait parfois moins bien les accompagner.
Retour Abou Sangare cinéma : un nouveau rôle dans L’Or Rouge
Et pourtant, le cinéma, visiblement, n’avait pas dit son dernier mot ; retenu, freiné, ralenti par une situation administrative longtemps incertaine, Sangare avait dû décliner certaines opportunités, notamment une proposition de Ladj Ly pour Diable Noir, projet ambitieux autour du père d’Alexandre Dumas, comme si le destin insistait, mais à contretemps.
Aujourd’hui, la mécanique semble enfin s’enclencher dans le bon sens : Abou Sangare figure au casting de L’Or Rouge, premier long-métrage du cinéaste belge Mathieu Volpe, dont le tournage doit débuter le 3 août, et dont le parcours laisse entrevoir un cinéma attentif aux marges, aux trajectoires invisibles, aux histoires que l’on raconte rarement depuis le centre.
Volpe, passé par le documentaire social et récemment distingué pour son court-métrage Eldorado, s’intéresse depuis plusieurs années aux questions d’exil et d’intégration en Europe, dessinant un territoire artistique où le réel s’invite sans fard, un terrain qui, à bien y regarder, semble presque taillé pour accueillir à nouveau la présence magnétique de Sangare.
Coproduit par les frères Dardenne, dont on connaît l’appétence pour les récits ancrés dans une humanité rugueuse, L’Or Rouge pourrait bien offrir à l’ancien mécanicien devenu acteur un écrin à sa mesure, c’est-à-dire sans fioritures inutiles, mais avec suffisamment de vérité pour laisser affleurer ce qui, chez lui, ne relève ni du jeu ni de la posture.
Reste cette interrogation, presque ironique dans un milieu friand de trajectoires rectilignes : Abou Sangare revient-il vraiment au cinéma, ou n’y a-t-il jamais tout à fait quitté, comme ces présences discrètes qui continuent d’exister en marge, en attendant simplement que le cadre s’élargisse à nouveau ?
Peut-être que la réponse tient précisément dans ce décalage : chez lui, le cinéma n’est pas une évidence, encore moins une stratégie, c’est une possibilité, fragile, intermittente, presque accidentelle, et c’est sans doute ce qui le rend, paradoxalement, aussi nécessaire à regarder.


