Comme Julian Assange, Daniel Domscheit-Berg attend avec appréhension la sortie aux États-Unis en octobre de The Fifth Estate. Ce film retrace l’histoire d’amitié fusionnelle de ces deux geeks qui ont changé la face du monde. Une cyber-révolution qui s’est terminée en drame personnel pour cet Allemand de 35 ans. Rencontre.
L’homme qui tua Julian Assange
« Tu es viré, pour cause de déloyauté, insubordination et déstabilisation de la hiérarchie en temps de crise. » Julian Assange à Daniel Domscheit-Berg.
Fürstenberg, à une heure au nord de Berlin. Une petite ville calme et ensoleillée. Le garçon de 35 ans qui traverse la route pour nous accueillir à la gare affiche un sourire amical. Vêtu de noir en plein été, il porte d’élégantes lunettes aux formes strictes et, malgré quelques mouvements de bras agités quand il parle de ce qui lui tient à cœur – l’anarchie, l’espionnage, l’informatique –, il fait d’abord l’impression d’un vrai timide. Son domicile, lui, a tout du pavillon de banlieue moyen d’Europe du Nord : une vaste maison sur deux étages, un grand jardin en floraison, des caisses pleines de verre à recycler dans l’entrée, un cubi de jus de pomme bio sur la table de la cuisine. Parfait refuge pour celui qui a fait trembler les chancelleries du monde entier en divulguant, dès novembre 2010, avec son binôme d’alors Julian Assange, plus de 250 000 câbles diplomatiques américains, offrant un regard cru, inédit et pour le moins déplaisant sur les négociations internationales.
Puis, peu à peu, quelques détails sautent aux yeux : des bandes perforées roses, ancêtres lointains de nos clés USB, débordent d’un carton posé à même le sol ; une affiche recensant les politiciens allemands auteurs de propos encourageant la censure est la seule ornementation d’un couloir aux murs d’un blanc impeccable. Dans le bureau, décoré d’affiches à la gloire du protocole de connexion Internet libre « OpenSSH », une machine étrange attire le regard : « C’est une imprimante 3D que je construis pour mon fils« , explique Daniel Domscheit-Berg, l’ancien porte-parole de WikiLeaks. À la fenêtre, un chat gris paresse au soleil.
« C’est Herr Schmitt ! »s’exclame-t-il. Herr Schmitt est le chat que Daniel possédait déjà à l’époque où il parcourait la planète en tous sens dans le seul but de dévoiler au grand public les manuels d’endoctrinement de la scientologie, les méthodes peu reluisantes de banques suisses ou les listings glaçants des bavures militaires en Irak et en Afghanistan. Le félin semble bien remis de l’époque où Assange lui apprenait, selon les mots de ce dernier, « à exercer sa vigilance ».
« Julian l’agressait en permanence, essayait de l’étrangler, écrit Daniel dans son autobiographie parue en 2011.Cela a dû être un cauchemar pour le chat. » Typiquement le genre d’anecdotes qui respire une amertume comme seules savent en susciter les histoires d’amitié fusionnelle quand elles finissent mal. Aujourd’hui, Julian Assange et lui ne s’adressent plus la parole. L’un reçoit Lady Gaga et Vivienne Westwood à l’ambassade équatorienne de Londres, où il reste bloqué depuis plus d’un an et, non sans talent ni sans avoir rien perdu de son charisme, sort au balcon de temps en temps pour remotiver ses fans ou annoncer la création d’un parti WikiLeaks en Australie. L’autre vit au calme avec sa femme, son fils, son chat et leurs trois ordinateurs.
Mais l’un comme l’autre attendent avec anxiété la sortie, le 18 octobre aux États-Unis, du film The Fith Estate (Le Cinquième Pouvoir), qui dépeint leur histoire aux commandes de WikiLeaks. Une intrigue parfaite pour Hollywood : deux inconnus sortis de nulle part font trembler le monde – à l’époque, Hillary Clinton parlait d’une « attaque contre la communauté internationale« –, travaillent secrètement avec les plus grands journalistes de la planète et dévoilent des secrets militaires ou bancaires à peine croyables avant de se fâcher à mort, le tout sur fond d’espionnage, de « sexe par surprise » (ce dont est aujourd’hui accusé Julian Assange par deux jeunes Suédoises) et de glorification des pirates informatiques.
Des vertus de la curiosité en révolution médiatique
« Le cinquième pouvoir, c’est vous » est le slogan retenu par Dreamworks, le studio de Steven Spielberg, pour attirer dans les salles une génération parfois désabusée, souvent en colère. Lorsqu’on mentionne l’arrivée prochaine sur les écrans de cette histoire à faire pâlir d’envie James Bond, Daniel Domscheit-Berg, qui a pourtant participé à l’élaboration du scénario, pousse d’abord un gros soupir… « Bon, évidemment, ce film n’est pas la réalité, explique-t-il. Pour faire voir que nous étions surveillés, ils nous montrent en train d’essayer de semer une voiture conduite par un mec en costume gris… C’est quelque chose qui n’arrive pas dans la vraie vie. »
Avant de se mettre à rire, un peu étonné par lui-même, en se remémorant qu’il a prêté à la production des livres de sa bibliothèque « parce qu’on connaît l’image des hackers pour le grand public et que je voulais éviter de passer pour un geek pâlot qui ne lit que des manuels de code ». Et d’ajouter : « Moi, j’aime courir, j’aime être dehors, j’aime le soleil, et j’aime lire des essais : je suis un grand admirateur de Kropotkine, de Proudhon. »
Avec ce film dont il a été l’un des principaux consultants, il vient en réalité d’asséner un nouveau coup à Julian Assange, deux ans après la parution d’un livre à charge contre son ancien partenaire et ami, où il brossait déjà le portrait d’un homme autoritaire à la limite du pervers narcissique. Évidemment, la riposte n’a pas tardé à fuser : « Ce film n’est qu’un tissu de mensonges », a déclaré Assange de l’ambassade où il vit reclus.
« Il s’agit d’une attaque de propagande massive contre WikiLeaks et les membres de mon équipe. »
Une attaque qui ne risque pas d’arranger la réputation de ce père de famille aux yeux des « hacktivistes » du monde entier. Le seul membre de cette communauté fermée et solidaire à oser s’attaquer à celui qui s’est érigé en mythe. S’il était né dix ans plus tard, Daniel Domscheit-Berg aurait fini en prison bien avant d’avoir le temps de se faire tatouer sur le dos le logo de WikiLeaks, un sablier par lequel s’écoule le globe, passant d’un versant obscur à un autre clair. L’opération a pris tellement de temps qu’il n’a que la partie supérieure gravée entre les omoplates.
« Le premier fichier que j’ai téléchargé, je devais avoir 15 ou 16 ans, c’était… C’était la recette pour faire une bombe. »
Gêné, il joue avec ses mains.
« J’étais comme tous les gamins, j’aimais voir exploser des pétards dans le jardin, ce genre de trucs. Alors j’ai téléchargé l’Anarchist’s Cookbook » – un livre écrit en 1971 par William Powell pour protester contre la guerre du Viêt Nam, qui contient des recettes d’explosifs ou de moyens de communication cryptés. »Avec un ami, on a fait sauter la porte de garage du voisin ! » Le genre de gamineries qui, après le 11 Septembre, aurait suffi à l’envoyer derrière les barreaux pour plusieurs mois, voire quelques années. Il en rit encore.Quinze ans plus après, ce fils d’une bibliothécaire et d’un assureur se retrouve aux manettes d’un site de référence pour les idéalistes du monde entier.
« J’ai une valeur cardinale, c’est la curiosité, et personne ne m’a jamais reproché d’être trop curieux. Mes parents m’ont encouragé à l’être. Petit, du balcon de la maison, j’interpellais les passants. Je leur demandais où ils allaient, pourquoi. Cette curiosité m’a permis de constater que, si nous étions tous différents, uniques, nous sommes aussi tous les mêmes : chacun a le désir de vivre une vie épanouie, de s’accomplir. Et la politique devrait nous aider à nous réaliser en tant que personnes, plutôt qu’occuper les citoyens avec des minijobs mal payés, comme le fait l’Allemagne, simplement pour proclamer qu’elle a de bonnes statistiques économiques et qu’elle va vers le plein-emploi… Le plein-emploi, c’est fini. C’était le monde d’avant. Je suis un technicien, après tout, et mon boulot à moi, c’est de débarrasser les individus du travail superflu. »
Traître ou héros
Avant de rejoindre WikiLeaks en novembre 2007, Domscheit-Berg gagnait très convenablement sa vie au service d’une multinationale de la sécurité et du design informatiques. Mais quand il entend parler de cette « organisation médiatique non dédiée au profit », comme se définit ce média n! d’un nouveau genre sur sa page d’accueil, il envoie une simple question par le biais du chat du site, toujours actif et ouvert à tous.
« On peut aider ? » demande-t-il. La réponse tombe le lendemain, d’un Julian Assange encore inconnu : « Toujours intéressé par un job ? » Deux ans plus tard, il démissionne de sa société « qui n’avait d’autre but que d’aider à produire plus », puis rejoint à plein-temps (comprendre : le matin, l’après-midi, le soir et la nuit) WikiLeaks. Bientôt, il parle d’égal à égal avec les journalistes du Guardian ou du New York Times, communique avec des téléphones cryptés anti-écoute et comprend « comment fonctionnent la corruption, le blanchiment d’argent et la manipulation politique ». Il apprend également à connaître Julian Assange, « un homme brillant, un génie », mais aussi un « mégalomane, mythomane et paranoïaque », affirme-t-il, le ton soudain plus dur, la bouche plus crispée.
Sur son bureau, le dernier numéro d’un magazine allemand. En couverture ? Edward Snowden, l’ex-employé de la NSA réfugié en Russie depuis ses révélations dérangeantes sur la NSA. Le 15 septembre 2010, il est licencié par la même personne, devenue, lui semblait-il, son meilleur ami, avec cette ligne de chat laconique : « Tu es viré, pour cause de déloyauté, insubordination et déstabilisation de la hiérarchie en temps de crise. » Des propos tempérés par Birgitta Jonsdottir, représentante du Parti pirate au Parlement islandais – qui prône l’échange, le partage et la transparence.
« Julian est un authentique génie, comme il y en a peut-être dix sur terre en ce moment. Et comme toutes les personnes très brillantes, il peut éprouver des difficultés à communiquer avec autrui », explique-t-elle posément dans cette boulangerie sans âme de l’aéroport Charles-de-Gaulle où, en déplacement pour une conférence en Allemagne, elle nous a donné rendez-vous. Elle fut l’une des premières à comprendre l’importance du projet fondé par l’homme aux cheveux blancs les plus célèbres de notre temps, que les autorités connaissaient déjà sous son nom de hacker, Mendax (d’une citation du poète latin Horace, « splendide mendax », soit »le noble menteur »), et connaît bien tant Assange que Domscheit-Berg pour avoir tissé des liens d’amitié avec les deux frères ennemis.
Dans l’avion, elle est tombée sur la bande-annonce du film, dont elle est aussi l’un des personnages. Elle secoue la tête, avec une moue de dégoût.
« Je comprends qu’Hollywood soit obligé de compresser l’histoire, de la rendre un peu glamour. Mais de là à nous montrer des agents du FBI qui vous suivent sans se cacher jusque dans le métro ou des assassinats par balle en pleine rue d’Iran… Quel rapport avec nous ? Et puis ils se calent trop sur le livre de Daniel. Je ne doute pas qu’il ait tenté de raconter l’histoire honnêtement, mais ce n’est qu’un versant de l’histoire. Tout est toujours plus compliqué, tout est gris, jamais blanc ou noir. Daniel n’aurait jamais dû raconter tout ce qui s’est passé entre eux, tout ce qui est personnel. Ça intéresse qui ? Surtout avec toute cette aigreur, digne d’un divorce et non pas du journalisme d’investigation du XXI° siècle. Mais il l’a payé cher. Aujourd’hui, Beaucoup de hackers l’accusent de trahison. Certains vous diront même que, dès le début, c’était en réalité un agent du FBI. »
Amusant, car Daniel Domscheit-Berg est lui‑même persuadé d’avoir identifié, en l’un des nouveaux collaborateurs de WikiLeaks, un agent du Bureau Fédéral d’Investigation américain. « Mais après tout, je pourrais moi aussi être un agent du FBI », ajoute-t-elle en éclatant de rire.
« Je veux dire, les taupes, comme les agents provocateurs, font partie des méthodes employées par tous les services de renseignements, depuis que le monde est monde. Il faut partir du principe qu’on est infiltrés : les murs ont des oreilles. »
Médiasphère, année Zéro
De fait, l’écriture même de cet article rend paranoïaque. Envoyer une demande d’interview par mail à Birgitta Jonsdottir depuis la messagerie la moins discrète du monde (Gmail), c’est se dire, sans pouvoir savoir si c’est à tort ou à raison, qu’on a fait biper un ordinateur dans le QG de l’Agence de sécurité nationale (NSA), le centre de contre-espionnage des États-Unis dirigé par le tout puissant général Keith Alexander. Et quand on contacte par téléphone portable puis par texto, comme il le demande sur sa messagerie, Kristinn Hrafnsonn, le porte-parole actuel de WikiLeaks, qui ne répondra même pas à notre demande d’interview — Daniel Domscheit-Berg s’étant rendu coupable à ses yeux d’avoir effacé des « milliers de documents » au moment de son départ, ce que nie ce dernier, reconnaissant avoir seulement détruit sa propre clé d’accès aux serveurs —, on se dit qu’il faudrait peut-être, par mesure de sûreté, apprendre à crypter ses communications.
« C’est le plus grand problème posé par les incroyables révélations d’Edward Snowden », décortique Domscheit-Berg. Sur son bureau traîne un journal avec la photo de cet ex-consultant de la CIA pour le compte de la NSA, qui risque la prison à vie pour avoir dévoilé un système d’espionnage d’une ampleur inimaginable, mis en place par la plus grande démocratie du monde.
« C’est l’autocensure. En allemand, on dit “avoir un petit César dans la tête”. Vous vous surveillez vous-mêmes. Vous ne vous exprimez pas librement, même dans vos conversations privées. Et ne pas pouvoir s’exprimer, c’est restreindre sa pensée. »
Bientôt sans doute, Edward Snowden aura lui aussi droit à son film, plein de bruit et de fureur quand la réalité a d’abord pour cadre des bureaux étroits et des litres de Club-Mate, la boisson préférée de Daniel Domscheit-Berg, un breuvage jaune gazeux à la caféine.
« Pour ma part, je n’attends rien du film », conclut-il. « J’ai répondu à des questions par téléphone et, certes, j’ai reçu Daniel Brülh, un acteur que j’admire, chez moi. C’est lui qui jouera mon rôle et il voulait apprendre à me connaître, savoir ce qui me motive, ce qui me fait bouger. J’ai préféré coopérer un minimum plutôt que pas du tout car, sinon, je n’aurais pu m’en prendre qu’à moi-même devant les absurdités inévitables que je vais y trouver. Là au moins, j’aurais fait ce que j’ai pu. À dire vrai, mon seul espoir, c’est qu’à défaut d’être fidèle à notre histoire ce film ne trahisse pas nos convictions. »
Que va-t-il faire maintenant ? Travailler à favoriser la navigation anonyme sur Internet. Le projet OpenLeaks, qu’il annonçait avec fierté à la sortie de son livre, est depuis resté lettre morte. « Mais il verra le jour », assure-t-il. Dans la cuisine, sa compagne, Anke, membre du Parti pirate allemand, termine son propre livre. Elle y raconte son adolescence de militante des droits de l’homme en Allemagne de l’Est. Justement, à cent mètres du domicile du couple, une usine à l’abandon témoigne de son histoire. Désertée par ses employés le lendemain même de la chute du gouvernement communiste auquel elle appartenait, elle n’a jamais été vidée. Dossiers techniques, claviers d’ordinateurs, chaises rongées par l’humidité gisent là, vestiges d’une dictature qui se croyait éternelle, jusqu’à la veille de sa mort.
Autobiographie Daniel Domscheit-Berg Inside WikiLeaks, de Daniel Domscheit-Berg, est paru chez Grasset.


