Christian Audigier, le styliste français qui a fait de Von Dutch et Ed Hardy des phénomènes mondiaux, apprend en janvier 2015 qu’il est atteint d’une maladie du sang. Le journaliste Gilles Lhote l’a suivi à Los Angeles jusqu’à la greffe. LUI publie ces confessions, de Rio au Cedars-Sinai, de Johnny Hallyday à sa mort en juillet 2015.
L’essentiel
- Christian Audigier, né à Avignon, a lancé à Los Angeles les marques Von Dutch et Ed Hardy, puis SMET avec Johnny Hallyday, avant de vendre son empire pour 70 millions de dollars.
- Atteint d’une myélodysplasie, il a été soigné au Cedars-Sinai de Beverly Hills sous le pseudonyme de « John Wick » et a obtenu la nationalité américaine le 7 mars 2015.
- Christian Audigier est mort le 9 juillet 2015 à 57 ans ; le documentaire Christian Audigier, le Vif est disponible sur Apple TV et Prime Video.
Créateur, défricheur de tendances, le styliste Christian Audigier est entré dans l’histoire de la Pop Culture en lançant, à Los Angeles, des marques issues de la rue comme Von Dutch (les décorations des Harley Davidson, des Hot Rods ou des Choppers) ; Ed Hardy (l’art du tatouage retranscrit sur des casquettes et des T shirts) ; SMET avec Johnny Hallyday. Adulé par les uns qui le considéraient comme le « King of fashion », détesté par les autres qui ne voyaient en lui qu’un mégalomane bling bling, l’homme d’affaire à la vie d’aventurier venu faire fortune aux Etats-Unis et y vivre son rêve américain, ne laissait personne indifférent. En janvier 2015, quelque temps après avoir vendu son empire pour 70 millions de dollars, alors qu’il profitait enfin pleinement de la vie, filant le parfait amour avec sa nouvelle compagne Nathalie Sorensen, un mannequin brésilien, l’enfant d’Avignon apprend qu’il va devoir livrer le combat le plus radical de sa vie contre un ennemi impitoyable : le Big C. Il me demande alors de venir à Los Angeles rejoindre l’équipe du film de Fabrice Sopoglian et Didier Beringuer afin de raconter son combat au jour le jour, quelque en soit l’issue. Il a souffert, morflé, dégusté, mais a trouvé le courage d’aller au bout de ses confessions poignantes…
Du Brésil à Los Angeles, le diagnostic
« Le Brésil n’a plus la même saveur. Je ne suis plus émerveillé par l’insouciance et la joie de vivre de ce peuple qui m’a pourtant donné tant d’énergie et de moments magnifiques. Je plonge dans mes souvenirs lumineux pour essayer de retrouver la magie d’hier… Les femmes que j’ai aimées étaient brésiliennes. Nathalie, la femme de ma vie, qui partage mon existence depuis trois ans est également brésilienne. Je l’ai rencontré à Rio pendant un casting de mannequins pour la publicité de ma marque de champagne. Le coup de foudre. Nous ne nous sommes plus quittés. J’ai adoré Rio à la folie. Des millions de gens qui ne vivent que pour la musique, la danse, le football, l’amour et les mythiques télés novelas pendant lesquelles la vie s’arrête. Ils ne possèdent pas beaucoup d’argent mais ils sont heureux avec ce qu’ils ont, en profitant au jour le jour : « Vivons tant qu’on est vivant » !
Pour les besoins de mon métier de défricheur de tendances, j’ai voyagé dans le monde entier à la recherche d’idées, de nouvelles inspirations d’influences tribales, de ce simple détail qui va tout déclencher et engendrer une nouvelle collection. Les sortilèges de Bali, le fourmillement arc en ciel de la Thaïlande, la « branchitude » de Tokyo, le côté hippie chic d’Ibiza, le surf philosophie de vie à Hawaïï, l’incroyable énergie des îles tahitiennes, la sérénité et l’art de vivre des merveilles de la Méditerranée, le Mexique de tous les excès, le Paris immortel, à la fois snob, populaire, mais toujours sophistiqué et tellement « mode ».
Pourtant, s’il ne devait rester qu’un seul souvenir de ces incessants tours du monde la féerie du Carnaval de rio l’emporterait sans contestation possible. Le « Sambodrome » en délire, comme un Stade De France chauffé à blanc lors d’un rendez-vous des Stones, de Johnny ou d’une finale de foot épique pour la Coupe du monde 1998…. Les camarotes, les écoles de samba et leurs chars toujours plus délirants défilent en procession entrainant dans leur sillage des dizaines de musiciens en tenues bariolées. Et, évidemment, les superbes danseuses sexy et survoltées parées de plumes, de paillettes, de strass et de ce sourire dévastateur qui mettent une ville en transe. « Rio te gustamo »… « Rio on t’aime » !!! Oui, pour moi, ce Brésil tant adoré n’a plus la même saveur. Pourtant rien n’a changé… C’est moi qui suis en train de me transformer, rongé, je ne le sais pas encore, par un poison alors inconnu. Mais je pressens instinctivement que rien ne va plus.
Quelques jours après ce Noël 2014, à Sao Paulo, la fatigue était telle que je ne pouvais plus ni marcher ni bouger les jambes… Je me suis évanoui dans la rue. Paniquée, Nathalie a appelé une ambulance qui m’a conduit à l’hôpital Albert Einstein. Après une prise de sang et quelques analyses, le professeur local a diagnostiqué un problème sanguin et une importante chute de tension, en me conseillant de faire des analyses plus poussées en rentrant à Los Angeles. Je ne sais pourquoi je ne l’ai pas cru et le doute s’est installé.
Nathalie et moi avons pensé que l’océan qui baigne les plages de Rio allait me donner un coup de fouet, m’insuffler l’énergie nécessaire pour remonter la pente. La mer m’a souvent guéri de beaucoup de maux. Il pleuvait sur le Christ du Corcovado, la météo était en phase avec mon moral – et le charme colonial du Copacabana Palace me laissait même indifférent. D’habitude, je suis un hyper actif, un leader toujours dans l’action, travaillant sans cesse, épuisant mes collaborateurs parfois à l’excès. Là, je me trainais comme un zombie, déambulant comme un vieillard du restaurant à la Suite, dormant dix huit heures par jour, me faisant du « mauvais sang » pour mon état de santé se dégradant de jour en jour.
Je ne souffrais pas mais ma faiblesse était infinie. Je comprenais mieux le sens de l’expression populaire qu’utilisait les anciens : « fatigué jusqu’au plus profond des os ». Il nous fallait rentrer d’urgence à Los Angeles consulter des spécialistes, faire des analyses très poussées. Joyeux Noël mon pote !
La météo de cette Californie à l’été sans fin n’était pas plus clémente qu’au Brésil : pluie et froid au rendez-vous. Je suis arrivé encore plus fatigué, marchant lentement, appuyé sur l’épaule de Nathalie. Ce n’était plus Los Angeles la radieuse longtemps symbole d’un certain rêve américain, mais « Lost » Angeles, la cité de ces anges perdus venus s’échouer et terminer leur vie sur les plages du Pacifique. Mon ami le docteur Lévi, notre médecin de famille m’a prescrit une nouvelle analyse de sang qu’il a disséqué : « Tu souffres d’un important problème sanguin, tes globules blancs sont très élevés, en revanche les globules rouges sont anormalement très bas. Tu fais une anémie due à une infection. Je vais te prendre rendez-vous d’urgence avec un hématologue ».
Verdict de celui ci: « Dans votre état, si vous ne faites rien, il vous reste deux ou trois ans à vivre, plutôt moins! Vous avez un cancer du sang affectant la moelle osseuse, vous êtes atteint d’un syndrome appelé Myelodysplasie, le côté positif c’est que vous êtes encore en état de préleucémie ! ». Bonne année 2015 mon pote !
Au Cedars-Sinai, sous le nom de « John Wick »
- Bonjour John Wick ! – Hello John… – Hey Mister Wick. Au Cedar’s Sinaï Hospital de Beverly Hills, tout le monde m’appelle par mon pseudonyme. A la réception et sur mes dossiers médicaux mon code d’identification est ma date de naissance 05 21 58. John Wick 05 21 58. Ici, dans l’aile des cancéreux, Christian Audigier n’existe plus. Dans cet hôpital qui accueille de nombreuses stars, les malades les plus célèbres ont le droit de prendre un surnom afin de ne pas être importunés par les journalistes et les paparazzis. J’ai choisi John Wick car c’est le nom que porte Keanu Reeves dans le film éponyme ou il incarne un tueur à gages quasi indestructible en route vers la rédemption. Un clin d’œil à la mort qui rode…
Les voituriers, les employés, les infirmières, les professeurs, tout le monde est dans d’une gentillesse extrême. Pas seulement avec moi. Avec tout le monde. Ici, nous sommes tous égaux face au cancer, le tristement célèbre Big C. Pour ceux qui se déplacent difficilement, il y a toujours une chaise roulante, un déambulateur, des béquilles ou une épaule amie disponible. Face à la détresse et à la souffrance, le sourire est de rigueur. Le cancer n’épargne personne, pauvres, riches, beaux, laids, stars, anonymes, flics et truands…
Dans la salle d’attente j’ai été le témoin de scènes incroyables. Je me souviendrais longtemps de ce chef de gang qui est arrivé sur un fauteuil roulant, la tête et le corps entièrement tatoués. Il était entouré d’énormes gardes du corps et malgré son apparence terrifiante sa façon de voir, de regarder les autres était différente, on y lisait du respect et l’amour des autres. J’ai vu une femme vêtue de noir, la tête recouverte d’une capuche blanche, son mari était à ses côtés lui tenant la main avec une tendresse infinie. J’ai vu aussi des fantômes, seuls, désespérément seuls. Certains qui vomissaient sur le parking entre deux voitures, d’autres translucides les yeux perdus, déjà dans un autre monde.

Ce matin quand les médecins m’ont annoncé que mes défenses immunitaires étaient pratiquement inexistantes et que j’allais avoir des infections j’ai pleuré comme un enfant avant d’éprouver une honte terrible de ma réaction en pensant à tous ces pauvres gens solitaires, à ceux qui n’ont pas d’assurance et ne peuvent se soigner. A d’autres encore qui ne prennent plus leurs médicaments pour en finir plus vite. Pourtant, moi qui n’aime pas me plaindre, ni que les autres le fassent, j’ai beaucoup pleuré… Quand, le premier, l’hématologue m’a dit la vérité crue… Quand il m’a accompagné au Cedar’s Sinaï Hospital où j’allais être suivi, et que le professeur Lil a confirmé le diagnostic m’annonçant de longues séances de chimiothérapie suivies d’ une transplantation de moelle osseuse…si on trouvait un donneur… Quand j’ai fait mon testament, comme si je partais demain, pour laisser mes affaires propres et claires pour léguer mes biens à mes quatre enfants, Crystal, Dylan, Rocco, Vito- et à ceux que j’aime…
Le suicide je n’y ai pas pensé. Enfin pas vraiment, je sais qu’il doit être très facile d’arrêter simplement de lutter et de se laisser partir tranquillement dans son sommeil. Sans souffrir. L’une des épreuves les plus compliquées, et dieu sait si elles le sont toutes dans un cancer, a été d’accepter mon état. Malgré les tests, les analyses, les biopsies, malgré l’évidence que le poison était bien ancré et qu’il me suçait le sang et la moelle comme un vampire, je ne voulais pas y croire. Un cancer du sang ? Ça ne ressemble pas à Christian Audigier ! Ça ne peut pas m’arriver ! J’ai bâti un empire avec mes vêtements. J’ai dirigé l’une des plus grosses compagnies du monde. Je suis le businessman qui a sorti Michaël Jackson des oubliettes pour l’exposer en pleine lumière lors de mon cinquantième anniversaire. J’étais un malade en colère, révolté, qui déniait, refusait l’évidence. Je trouvais ma maladie injuste. Pourquoi moi ?
Avec toutes ces mauvaises énergies et ce cancer qui me bouffait je n’allais pas dans la bonne direction. Mais avant l’acceptation il faut passer par la case dépression nerveuse, il paraît que c’est la règle, la même chose pour tous les patients atteint de cette saloperie. J’étais faible. Je n’arrivais plus à synchroniser mon cerveau et mes gestes, comme une sorte de pantin. J’avais maigri énormément : plus de muscles dans les bras, dans les jambes. Quand j’arrivais au bout du rouleau on me prescrivait des transfusions sanguines : les perfusions, les appareils électriques bardés de cadrans, les deux belles poches de sang bien rouge qui arrivent, la perfusion, deux heures par poche, l’une après l’autre…
Wahou… Le boost… Vavavooom !!!
Un donneur sur douze millions et une dernière fête avec Johnny Hallyday
La fatigue qui s’envole, l’énergie qui revient avec son cortège de faux espoirs. Je me sens en pleine forme, mes ongles qui étaient blancs redeviennent roses. Je retrouve tellement d’énergie que parfois je ne dors pas la nuit. Non ce n’est pas possible, je ne suis plus malade. Les hauts et les bas. L’espoir et le désespoir. Je suis accro aux transfusions, pour l’instant je suis en sursis, en survie, elles me donnent la force physique et mentale pour vouloir continuer la route. Mais je sens au plus profond de moi-même que je suis au bout du rouleau. La vie pour moi maintenant c’est comme un bus que je rate à une seconde près et je sais que si je manque le prochain le mot fin s’inscrira au générique.
« Mister Wick, nous venons de trouver un donneur en moelle osseuse compatible à 99,99% avec vous : un seul sur 12 millions d’individus… ». Presque un miracle, « l’oiseau rare » repéré dans les logiciels de l’organisation mondiale à but non lucratif : « Be The Match. » Soyez le donneur. Ma sœur Josiane n’était compatible qu’à 48%. Je commence déjà à me faire des films : la course contre la montre vient de commencer, est-ce que je vais tenir jusque-là, il faut savoir si cette personne est toujours vivante, en bonne santé, si elle est toujours d’accord…On me répond que ce n’est pas mon problème, que ma seule préoccupation ne doit être que mon traitement et de le suivre à la lettre. Et j’écoute surtout mes médecins.
Cette bonne nouvelle me donne un regain d’énergie. Sur le Net Je fais des recherche sur la Myelodysplasie et je découvre que la célèbre journaliste d’ABC Robin Roberts, qui couvre régulièrement les Oscars, a été atteinte du même syndrome à la suite d’un cancer où on a du lui enlever les deux seins. Ce cancer en a généré un autre, du sang celui là. Elle a décidé de raconter son expérience dans un documentaire particulièrement émouvant où elle précise que sa mère est morte pendant son traitement et qu’elle est allée à son enterrement en état de souffrance. Pour donner de l’espoir, pour essayer de sauver des vies elle a fait ce film « Robin Robert’s Journey ». Une leçon de vie, un exemple de courage et de volonté…
NEVER GIVE UP. NE JAMAIS ABANDONNER…
Ce documentaire m’a insufflé une nouvelle force. Pour nous les cancéreux, savoir que des gens ont survécu à la même épreuve est la meilleure chose qui puisse arriver. Plutôt que de rester allongé sur mon canapé en jogging et chaussons en regardant la télé, j’ai décidé d’agir dans la mesure de mes capacités restantes. J’ai engagé l’une des meilleures équipes de tournage de Los Angeles avec la mission de me suivre 24h sur 24, chez moi et même à l’hôpital puisque, exceptionnellement, l’attachée de presse du Cedars Sinaï Hospital nous a fourni toutes les autorisations. Peu importe ma dégradation. Je m’implique à fond. J’ai même choisi la bande son, une musique du groupe Orbital qui a signé celle du film « Pusher ». En même temps j’ai décidé de donner une suite à mon autobiographie afin de raconter ma véritable histoire, celle d’un type arrivé presque au sommet de la gloire, se croyant presque immortel, et qui est frappé en plein vol, à 57 ans, par le mal du siècle. Je me croyais hors d’atteinte, protégé par cette bonne étoile qui m’a sorti des moments les plus tragiques de ma vie, qui a éloigné la mort à plusieurs reprises. Je sais que cette bonne étoile, cet ange gardien c’est ma mère qui me l’envoie.
J’ai toujours eu une chance insensée, mais j’ai tellement peur qu’elle m’abandonne aujourd’hui. Une nouvelle épreuve à surmonter. Avant, j’habillais les gens… Aujourd’hui, à mon humble niveau, je souhaite aider ceux qui partagent mon sort.
Le professeur Lil et son équipe ont établi un planning très précis. Le donneur étant trouvé, je dois rentrer à l’hôpital où ma chambre est réservée dans environ trois semaines, recevoir cinq séances de chimiothérapie de six heures chacune afin de tuer toutes mes cellules, cancéreuses ou pas, afin d’être prêt pour cette fameuse transplantation vitale appelée le « Jour zéro ». « Day zéro » car je serai comme un enfant qui vient de naitre. Puis, normalement, si tout va bien, après une période d’observation en chambre stérile, je pourrais enfin rentrer chez moi pour surmonter cette période charnière des cent premiers jours de rémission où tout peut arriver. Et vivre, si Dieu le veut, ce 101 ème jour, celui de la renaissance. Normalement, God bless me, au bout d’un an tout devrait rentrer dans l’ordre. Mais on ne sait jamais avec cette saloperie.
Je connais la règle : je dois porter un masque et vivre dans un univers stérile ; mes visiteurs doivent être en bonne santé et porter également un masque, mes enfants sont eux aussi obligés de mettre un masque pour m’approcher ; je n’ai pas le droit de me baigner ou de m’exposer au soleil ; je dois également faire un trait sur ma libido et l’envie d’avoir de nouveaux enfants. Cette période peut durer un an, voir plus. On me fait savoir que je peux également développer de nouveaux cancers, que je peux mourir. Avant d’être hospitalisé je devrai signer une décharge attestant que je suis au courant de cette possibilité. Avant tout, avant d’être accepté dans une chambre de l’hôpital je dois être sain à IOO%, sans aucune infection… Ce qui, pour l’instant n’est pas le cas !
Mes défenses immunitaires étant presque toutes tombées, un abcès purulent est apparu sur l’une de mes fesses. Outre un mal de chien, je flippe sur le fait de ne pas être guéri à temps pour le jour J. Pour être certain que tout se déroule comme convenu, le professeur Zuri Murreli, un spécialiste du colon et de la chirurgie rectale décide de m’opérer dans sa clinique privée. Anesthésie totale…
Je me réveille une heure plus tard comme une fleur… En pleine forme ! Je décide de rentrer chez moi en voiture, les infirmières me mettent en garde : « La plaie est très profonde, nous avons été obligé d’enlever toutes les chairs contaminées. Vous êtes encore sous les effets des sédatifs mais la douleur va se réveiller alors n’oubliez pas de prendre très régulièrement vos médicaments. »
Et cette fatigue intense qui revient… Le « Crabe » qui se réveille avec la diminution des effets des récentes transfusions ! Ce matin, j’ai annoncé à mon fils ainé, Dylan, que j’avais un cancer du sang, je ne pouvais pas lui cacher plus longtemps. Afin qu’il comprenne mieux ce qui m’arrivait je lui ai montré un dessin animé très pédagogique et remarquablement bien fait, sur la leucémie. Il m’a dit : « Tu es trop fort, toi, papa, tu vas t’en sortir ! ». Puis il m’a serré dans ses bras et nous avons pleuré tous les deux…
Aujourd’hui je vais à l’essentiel, une sorte de retour aux fondamentaux. J’ai fait le tri parmi mes amis, certains ont pris le large d’eux même. C’est la vie ! Je suis étonné par le nombre de messages d’amour et de soutien que je reçois. Je ne suis pas dupe, je sais que dans certains d’entre eux il n’y a aucune sincérité, aucune compassion. Ils viennent juste aux nouvelles pour avoir un scoop et briller dans les diners en ville : « Oh, au fait, tu es au courant, Audigeman a attrapé une leucémie ???!!! ».
Cet après midi j’ai invité Johnny Hallyday et sa famille à venir prendre un verre. Mon vieil ami, le créateur François Girbaud doit également passer. J’ai hâte de les voir. En les attendant j’essaie de me concentrer sur les 2OO questions que les autorités m’ont demandé d’apprendre afin de passer l’examen pour obtenir la nationalité américaine. L’épreuve a lieu demain et dans ma tête tout se brouille, se mélange. Nathalie et un pote me donnent un coup de main pour réviser, comme un gamin… C’est terrible, je confonds tout. Je souffre trop. Je suis trop faible. La raison voudrait que j’annule ce rendez-vous, mais il est trop important, mon avocat s’est battu pendant des mois pour obtenir cette date… Le reste je vais le vivre comme un cauchemar éveillé…

La voiture jusqu’au City Hall de Downtown … Nathalie qui va garer la voiture au parking … Mon pote qui me traine vers le bâtiment officiel où attendent des dizaines de personnes dans une longue queue … Plus d’une heure d’attente, je ne tiendrai pas le coup, je sens que mon pansement saigne … Mon pote va voir le vigile, lui explique mon cas, et me montre du doigt titubant … On passe … La salle d’audience où mon avocat n’est pas encore arrivé, une foule qui attend, je sens que je vais m’évanouir … Mon pote me traine dans les toilettes ou je peux me passer de l’eau sur le visage et mettre des kleenex sur mon pansement gorgé de sang… NEVER GIVE UP !
La suite est irréelle… Avec l’accord des vigiles, mon avocat et Nath m’évitent une autre bonne heure d’attente. J’arrive chancelant dans le bureau de l’examinateur. En un seul coup d’œil il juge mon état critique. J’ai peur qu’il repousse le rendez-vous, mais je suis tombé sur un mec très cool qui comprend le tragique de la situation et va m’aider d’une manière incroyable, je dis bien incroyable… Il me juge apte.
ENFIN JE SUIS CITOYEN AMERICAIN ! Ce samedi 7 mars, cinq jours avant de rentrer au Cedar Sinaï Hospital, j’ai tenu ma promesse : je demande à Nathalie de m’épouser ; Nous ne sommes pas sous les tropiques ou sur une plage de la méditerranée mais à Los Angeles, au 5318 Wilshire Boulevard, dans les salons kitchissimes de la « Albertson Chapel ». Comme à Las Vegas, le rose, les cœurs géants, les méridiennes et les angelots dodus sont au rendez-vous. Ma sœur Josiane est présente ainsi qu’un ami. Puis la responsable, Patricia Cortez signe le contrat de mariage qui sera envoyé et certifié à Sacramento…J’ai maintenant mes habitudes au Cedars Sinaï Hospital, spécialement au centre de transfusion du Samuel Oschin Cancer Center… – Comment ça va ce matin Mister Wick ? – Vous désirez un fauteuil roulant John ? Dans un rituel désormais bien huilé je donne ma date de naissance à la réception et la responsable inscrit « John Wick 05 21 58 » sur un bracelet en plastique que je noue à mon poignet. Des bracelets comme çà j’en ai des dizaines que je conserve dans un vase en verre sur la table basse de mon salon, face à ce canapé devenu le centre de ma vie.
Jour J, la greffe de moelle osseuse
Les couloirs, les ascenseurs, le premier sous-sol, la salle de transfusion où règne un calme réconfortant. Les chambres privées, fermées par des rideaux, entourent la pièce principale où sont alignées les lits et les fauteuils. Je m’allonge, l’infirmier arrive avec deux poches de sang, la première est fixée en hauteur. Enfin j’y suis…une poche d’eau chaude appliquée sur l’avant bras pour mieux faire ressortir la veine, l’aiguille qui rentre, les rideaux que l’on ferme…Je reste éveillé quelques secondes, je plane et m’endors tranquillement dans une béatitude totale…Je pars loin…Très loin… Je me réveille quand l’infirmier vient brancher la deuxième poche de sang. Je me sens vraiment bien. J’ai faim. On m’apporte un sandwich. Mon opération me fait moins souffrir. Deux heures pour une poche de sang… Deux nouvelles heures pour la seconde. Dracula est enfin repu… Jusqu’à la prochaine fois !
J, 4… Nouvelle visite à l’hôpital pour une biopsie et me prélever de la moelle osseuse. Aujourd’hui c’est de la grosse boucherie, un prélèvement de moelle osseuse n’est pas une mince affaire. Je suis anesthésié localement, je ne sens rien, mais le bruit est tel que Nathalie et le caméraman sont à deux doigts de s’évanouir. J’ai toujours peur mais j’ai hâte de rentrer à l’hôpital pour être entre les mains des plus grands spécialistes et leur laisser faire leur travail. J’ai une très grande confiance en eux, même si on vient de me faire signer les décharges de responsabilité pour l’hôpital en cas de complications ou de…décès !
Jour J, 3… Aujourd’hui j’ai reçu les résultats de ma biopsie, enfin une bonne nouvelle : je suis toujours en état de préleucémie. Je sais que tout peut changer d’un moment à l’autre mais au moins c’est un répit.
JOUR J, 2… Dernier check in avant la rentrée à l’hôpital, les chimios et la transplantation de moelle osseuse. On me présente Sarah et Laura, les infirmières qui vont s’occuper de moi. Très bon contact. Sarah me raconte quelque chose qui me touche : – Pour rentrer chez moi, je patiente à l’arrêt de bus de Melrose qui se trouve juste en face de vos boutiques. J’adorais ce style, ces couleurs, ça mettait un coup de soleil dans le quartier. Et je vous retrouve ici aujourd’hui, je suis enchanté de faire votre connaissance et d’avoir à m’occuper de vous. Vous avez eu de la chance de trouver un donneur. – Vous connaissez son identité ? – Bien sûr ! – Vous pouvez me dire qui c’est ? – Je n’ai pas le droit. C’est une information confidentielle. Vous pourrez le rencontrer dans un an quand tout sera redevenu normal. – Vous pouvez au moins me donner sa nationalité ? Quelques secondes d’hésitation… – C’est un allemand, mais je ne vous ai rien dit… À ce moment je me remets à flipper : putain un allemand, j’espère qu’il n’habite pas à Munich, pourvu qu’il ne se bourre pas la gueule et qu’il ne rate pas son avion. Imagine qu’il se fasse écraser par une voiture. Tout est possible. Je fais part de mes inquiétudes à proche qui hurle de rire : – Calme toi, reste cool et concentre-toi sur ta guérison.
JOUR J… L’équipe du film arrive chez moi pour filmer mes préparatifs. En route vers l’hôpital. Direction aile nord, cette fois ci, dans un fauteuil roulant on me conduit dans une pièce pour la pose des cathéters. Le caméraman me suit. Johnny entre à ce moment-là pour me souhaiter bonne chance. Je suis très touché par son geste car je sais que l’endroit ne lui rappelle pas de bons souvenirs…
En repartant avec mes infirmières alors que je suis en train de poser des questions débiles, je croise le professeur Lil qui vient me saluer. Il entend la conversation. Je dis que je ne veux pas d’alaises dont j’ai la phobie ; est ce que j’ai le droit de m’habiller comme je veux ; est-ce que je peux amener ma couverture Hermès ; est-ce que mon cuisinier peut venir m’amener mes repas ; est ce que… Le professeur tourne la tête et dit en partant : – J’ai assez entendu de questions stupides pour aujourd’hui, moi je suis ici pour sauver des vies !!! Enorme moment de solitude… Je me retrouve comme un vrai con ! Cerise sur le gâteau, ma chambre ne sera prête que demain… »
La mort du Vif, le 9 juillet 2015
Avec Fabrice et Didier nous avons arrêté de travailler le jour même, attendant la suite des êvénements. La chute de la saga Audigier, dit Audigeman, alias le Vif, aka The King of fashion aurait dû normalement se terminer à la sauce Happy days. .Aprés tout, la transplantation de moelle osseuse avait été un succés et la derniére étape devait se dérouler par une surveillance et une convalescence au Cedar Sinaï Hospital. Oui, mais voilà, contre l’avis du corps médical (qui lui fera signer toutes les décharges imaginables), Christian a voulu rentrer chez lui, sous une tente stérilisée médicalisée. L’infection l’attendait au bout de la route et l’a terrassée.
Le Vif est décédé le 9 juillet 2015 a seulement 57 ans. Une courte vie intense vécue pied au plancher, sans savoir exacteme,nt ou se situait la pédale des freins….
Le 14 juillet 2015, Johnny Hallyday célébre en apthéose la cérémonie de cloture des Francofolies de La Rochelle, sur la grande scéne Saint Jean d’Acre. Au milieu de son tour de chant il marque un moment d’arrêt. La voix nouée par l’émotion il s’adresse à son public : « Ce soir je veux rendre un hommage très spécial à mon ami Christian Audigier décédé la semainere derniére à Los Angeles. Rest in peace brother, cette chanson est pour toi ! » Et l’idole entame un déchirant « J’ai besoin d’un ami », ce titre splendide écrit en 1976. Sébastien Valiela et moi avons eu la chance de partager ce moment d’émotion intense, avec en toile de fond la belle valse de ces magnifiques souvenirs vécus ensemble dans la Cité des anges.
Le dimanche 19 juillet, une cérémonie rock’n’roll (comme il le désirait) a eu lieu dans son ranch de Topana Canyon en présence de sa famille et des ami(e)s de son premier cercle. Ensuite, Nathalie, sa nouvelle femme s’est envolér pour Rio de Janeiro avec ses cendres pour les disperser aux pieds du Christ du Corcovado qu’il idolatrait. Rest in peace brother.
Récit recueilli par Gilles Lhote. Photos Sébastien Valiela. Christian Audigier, le Vif, documentaire de Didier Beringuer et Fabrice Sopoglian, 97 minutes, sur Apple TV et Prime Video. Gilles Lhote et Johnny Hallyday, Mon American Dream, Michel Lafon, e-book, 10 euros.


