Avril Guerrero Diaz – MODEL CACAO

Avril, une certaine poésie se dégage de ce prénom, annonceur de beaux-jours, de couleurs, de lumière. C’est comme cela qu’elle se prénomme, Avril. 

Son sourire, ses cheveux vous les connaissez tous, pendant des années elle était le soleil des produits cosmétiques Fructis, mais au delà de sa carrière de mannequin de plus de quinze ans, c’est avec la femme entrepreneuse que l’on partage ce moment. 

Comment de mannequin internationale, Avril en est arrivée à diriger une ferme de cacao en République dominicaine? Comment une mannequin poursuit sa carrière, se réinvente, se réoriente. En 2026 de nombreuses mannequins travaillent encore à des âges impensables il y a encore dix ans, ce milieu professionnel reste en constante évolution à l’heure d’un bouleversement qui n’inquiète pas tant que cela quand on cherche au delà des cris militants. 

Manteau : PAUL&JOE, Robe : SCANDALE, Chaussures : PRADA

Avril, comment se sont passés tes premiers pas dans le mannequinat ? Te souviens-tu de ton premier shoot ? 

Tout à commencé en République dominicaine, vers l’âge de 14 ans. Au début, c’était un environnement très familier : les visages autour de moi ne m’étaient pas inconnus, et je voyais surtout cela comme un jeu, une expérience amusante à faire à cet âge-là.  

Mais le vrai grand saut s’est produit quand je suis arrivée à New York pour la première fois, à 16 ans. C’était une tout autre histoire.  

Je me souviens particulièrement du shooting qui m’a marquée le plus au tout début : une campagne pour Levi’s. L’ambiance était impressionnante. Les projecteurs étaient d’une intensité incroyable, et la production réunissait tellement de monde ! C’était à la fois exaltant et intimidant. Je me sentais un peu hors de mon élément, au point de me demander : « Est-ce que quelqu’un sait vraiment que je suis là ? Est-ce que j’ai vraiment ma place ici ? »  

Il faut dire que je suis arrivée à l’aéroport à New York en pensant que je parlais anglais… pour me rendre compte dès le passage à l’immigration que ce n’était pas du tout le cas ! J’ai donc véritablement appris la langue sur le terrain.  

Être si jeune sur un plateau américain, sans maîtriser la langue, entourée de cette logistique impressionnante, de ces lumières géantes et d’un niveau de sérieux et de professionnalisme que je n’avais jamais rencontré auparavant, cela a été un choc culturel et professionnel marquant. Mais j’en garde un souvenir extrêmement tendre et précieux : c’était le moment où j’ai réalisé que le monde devenait soudainement beaucoup plus grand.

Pull SAINT JAMES,Chemise ACTITUDE by Twinset, pantalon denim G-STAR, Saccoche S.T.DUPONT

Très vite tu deviens égérie d’un très gros groupe, et je crois que tu continues de travailler avec eux. Cela t’a-t-il porté (au-delà de l’aspect financier) ou au contraire bridé en limitant les autres opportunités ?

J’ai eu de la chance d’arriver à Paris vers 19 ans et de commencer à travailler très vite avec L’Oréal, notamment pour Fructis. Au fil du temps, c’est devenu une sorte de famille professionnelle.  

Il y a quelque chose de très beau dans cette fidélité, ce qui est assez rare dans la mode. Par exemple, je travaille encore aujourd’hui avec une directrice artistique que j’ai rencontrée il y a 12 ans. À l’époque, elle était assistante sur les tournages des boîtes de coloration, et aujourd’hui elle est directrice de la création chez Vichy.   

Il y a des directeurs de casting avec qui je travaille depuis mon arrivée en France. Brice chez WAD par exemple, en fait partie ou Gwen. Une autre directrice de casting m’engage pour toutes sortes de projets depuis que j’ai 19 ans. Avoir des agents qui ont su me positionner sur le marché a été la clé de ma longévité. Mon agente Lydia, par exemple, m’accompagne depuis que j’ai 16 ans, et c’est assurément cette relation de confiance qui a garanti la pérennité de ma carrière.  

Veste et gilet EMANUEL UNGARO, Pantalon denim  LIU JO, Toque CHOCHENG GO, cravate SOLÈNE LESCOUËT, Mules SANDRO, sac S.T.DUPONT 

T’es-tu dit un jour que ton métier était éphémère et qu’il était nécessaire d’être multi-tâches pour pouvoir rebondir à n’importe quel moment ?  

Oui, j’ai toujours trouvé ce métier fragile et éphémère. On dépend beaucoup du regard des autres et d’éléments extérieurs qu’on ne contrôle pas. Le paradoxe, c’est que des années plus tard, je suis toujours mannequin à plein temps !  

Mais dès le début, j’ai ressenti le besoin d’avoir d’autres activités, autant pour ma tranquillité d’esprit que pour nourrir ma créativité. Je sculpte, je peins, j’ai créé une association en République dominicaine à 23 ans, fait des études de business, lancé une marque de chocolat avec ma ferme de cacao, et je fais aussi du design d’intérieur.  

Diversifier mon temps et mes projets m’a donné une vraie liberté. Savoir que ma réussite ne dépend pas d’un seul domaine m’enlève le stress lié à l’attente dans le mannequinat et me permet de faire ce métier avec beaucoup plus de sérénité. 

Veste et pantalon PAUL&JOE, Chemise ETIENNE JEANSON

As-tu senti des effets de mode par rapport à ton profil, des périodes de fortes activités et d’autres presque à l’arrêt ?  

C’est une question complexe. L’industrie s’appuie énormément sur le visuel, et dans mon cas, mon ethnicité ainsi que mon âge sont des éléments clés. J’ai eu une chance immense : ces facteurs ont souvent joué en ma faveur et cela m’a permis d’avoir une carrière très régulière, en croissance constante.  

Cependant, je reste consciente des réalités du milieu. Le marché offre globalement un volume de travail bien plus importants pour les profils caucasiens, ce qui limite mécaniquement la part attribuée aux autres groupes ethniques.  

Concernant les périodes d’arrêt, la seule vraie pause que j’ai connue a été le COVID. Et honnêtement, j’en étais très reconnaissante : j’étais au bord du burnout et cet arrêt forcé m’a permis de me ressourcer. J’ai eu une stabilité rare par rapport à d’autres mannequins qui subissent plus de volatilité.  

En revanche, l’année écoulée et l’année actuelle sont très particulières. Beaucoup de clients qui constituaient le cœur de mon activité se tournent désormais vers l’IA. Il y a aujourd’hui une vraie tension et une incertitude dans l’air quant à l’évolution de la demande.

Veste et short TWINSET, Chemise SUMMUN, Lunettes CALVIN KLEIN, Chaussures PRADA 

Comment en es-tu arrivée à reprendre une activité agricole ? C’est peut-être aussi l’occasion de nous parler de tes origines et de ton parcours avant le mannequinat.  

L’agriculture est une histoire de famille : mon grand-père a planté une grande ferme de café et de cacao à Hato Mayor, Republique Dominicaine, il y a près de 60 ans, et mon père est ingénieur agronome. Enfant, j’y allais souvent, mais en grandissant et avec le mannequinat, je m’en suis éloignée et la nature est passée au second plan.  

Il y a environ set ou huit ans, ma famille envisageait de vendre cette ferme devenant trop lourde à gérer. L’idée de perdre ce lieu cher à mon grand-père m’a profondément attristée. Sur un coup de tête, poussée par l’émotion, j’ai décidé de leur racheter la ferme pour la reconstruire, même si je n’y connaissais absolument rien au début !  

Cela a été une opportunité fantastique. J’ai réappris à me connecter à la terre, à comprendre le sol, le rythme des plantes et la santé des écosystèmes.  

C’est une belle continuité familiale, mais aussi une leçon de vie. L’agriculture montre la vulnérabilité et la puissance de la nature : face à la météo ou au climat, on ne contrôle rien. On soutient les plantes, mais le reste nous échappe. C’est à la fois un apprentissage agricole passionnant et une magnifique métaphore de la vie.  

Veste et jupe SOLÈNE LESCOUËT, Chemise EMANUEL UNGARO, Pantalon PAUL&JOE

Quels sont les enjeux d’une exploitation de cacao aujourd’hui ? Penses-tu à faire des passerelles entre tes différentes activités ?  

Gérer une ferme de cacao aujourd’hui est très complexe face aux dérèglements climatiques. Les saisons sont imprévisibles, entre sécheresses et fortes pluies. Produire de manière écoresponsable, biologique et sociale — tout en garantissant de bonnes conditions de travail dans la campagne dominicaine — demande un effort immense et coûteux.  

Pour rendre l’activité financièrement viable et préserver nos engagements écoresponsables, j’ai fait le choix de l’intégration verticale. Historiquement, ma famille vendait simplement la matière première, là où le risque est le plus élevé et les marges les plus faibles. Aujourd’hui, nous gérons toute la chaîne : la culture, la fermentation, le séchage, jusqu’à la fabrication du chocolat. En supprimant les intermédiaires, nous captons toute la valeur.  

Concernant les passerelles avec le mannequinat : mon métier m’a appris l’art de la communication et du lien avec le public. On me dit souvent que j’ai une beauté accessible, un visage auquel beaucoup de gens peuvent s’identifier. Cette capacité à connecter et à incarner une image est une force formidable pour défendre mon propre projet, raconter notre histoire et promouvoir une marque de chocolat engagée.  

Blouse LA PRESTIC OUISTON, Pantalon denim LIU JO

Aujourd’hui, tu es mannequin toujours, mais te considères-tu davantage comme une femme d’affaires, une femme entrepreneuse, ou un électron libre ?  

J’essaie de ne pas laisser mes activités professionnelles me définir trop. Le mannequinat, le cacao, le design d’intérieur ou l’art ne sont que des facettes d’un ensemble plus grand : ils contribuent à nourrir ce que je suis, mais ils ne résument pas ma totalité.  

Si je devais me définir, je dirais simplement que je suis un être créatif qui s’exprime à travers différents canaux selon les moments.  

Pendant longtemps, le mannequinat a été mon principal moyen d’expression créative et ma principale source de sécurité financière. Avec le temps, les choses évoluent naturellement et cela s’orientera sans doute davantage vers le chocolat… ou vers tout autre projet ! C’est précisément ce qui rend la vie stimulante : ne pas savoir exactement quelle tournure elle va prendre. Toutes ces expériences m’enrichissent, mais aucune étiquette ne suffit à m’enfermer.  

Veste et chemise LAD, Bracelets LACOSTE, Pantalon en denim LIU JO, Lunettes de soleil PAUL SMITH

Enfin, question récurrente ces derniers temps, mais que j’aime poser dans le contexte actuel, crois-tu que l’IA sera juste néfaste, ou un outil global auquel nous allons nous adapter ?  

L’IA suscite autant de fascination que de tensions, et le mannequinat n’y échappe pas. C’est évidemment une menace concrète pour notre secteur : pour beaucoup de marques, pouvoir générer des images sur mesure rapidement et à moindre coût devient une option très attractive.  

Mais le problème dépasse largement la mode : c’est l’ensemble du marché du travail et nos équilibres sociaux qui sont bousculés. L’IA remet en question nos valeurs fondamentales et ce qui fait notre valeur ajoutée en tant qu’êtres humains. J’espère d’ailleurs que les gouvernements saisiront l’urgence de protéger le travail humain et d’encadrer cette transition.  

Face à toutes ces incertitudes, j’ai fait le choix conscient de ne pas céder à la panique. Je ne peux pas tout contrôler. Ma manière de préserver mon équilibre et ma santé mentale, c’est de limiter mon interaction avec le numérique pour me reconnecter au réel. Toucher la matière, travailler la terre — que ce soit à travers la céramique ou l’agriculture — prend aujourd’hui tout son sens.  

Peut-être que de cette période de doute émergera quelque chose de beau : une véritable réévaluation de la place de l’humain. En attendant, je reste une observatrice attentive.  

Manteau : PAUL&JOE, Robe : SCANDALE, Chaussures : PRADA

DIRECTION ARTISTIQUE & CONVERSATION

Etienne Jeanson @etiennejeanson

PHOTOGRAPHIE

Camellia Menard @camelliamenard

TALENT

Avril Guerrero Diaz @_avril_guerrero

STYLISME

Etienne Jeanson @jnsn_fashion

MAQUILLAGE & COIFFURE

Morgane Hilgers @morganehilgers

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