Il y a des films qui n’ont jamais vraiment eu leur chance en France, et Following est de ceux-là. Tourné en 1998 par un Christopher Nolan de vingt-huit ans, avec six mille dollars en poche et une équipe composée pour l’essentiel de ses proches, ce thriller en noir et blanc de soixante-dix minutes n’avait jamais connu de véritable carrière hexagonale, sorti en catimini dans les salles en décembre 1999, puis disparu des écrans, il aura fallu vingt-cinq ans pour qu’un distributeur ose le ressortir. L’annonce est tombée cette semaine : le film reviendra en salle le 14 juillet 2027, porté par Motel Film et ESC Films. Entre-temps, l’homme qui l’a réalisé est devenu l’un des cinéastes les plus puissants du monde, capable d’aller chercher un Oscar avec Oppenheimer et de se faire financer des fresques à trois heures sur la physique quantique. Voilà donc ce que vingt-cinq ans font à un film de six mille dollars : ils le transforment en pièce de musée, en relique vénérable, en point de départ d’une légende.
Following, le suiveur : le premier Nolan ressort en salles en France
Les conditions dans lesquelles le film a été fabriqué valent qu’on s’y arrête, car elles ressemblent à l’un de ces récits édifiants que l’industrie se raconte pour se rassurer sur son propre mérite. Nolan tournait le week-end, parce qu’il avait un emploi la semaine ; ses acteurs, dont Jeremy Theobald, étaient des amis ; les décors, un appartement familial et les rues de Londres, ne coûtaient rien ; et la caméra était portée à l’épaule par le réalisateur lui-même, qui signe d’ailleurs l’image. Le montage est également de sa main, en collaboration avec Gareth Heal, et la musique de David Julyan. La production est signée Next Wave Films au Royaume-Uni, avec Emma Thomas, future épouse et productrice de toute sa filmographie, parmi les producteurs. Le film fut projeté pour la première fois au Festival de San Francisco en avril 1998, avant d’être distribué aux États-Unis par Zeitgeist Films et outre-Manche par Momentum Pictures. Le budget de six mille dollars, pour un long-métrage de fiction, relève aujourd’hui de la fiction hagiographique, et pourtant, tout est là.
Un thriller en noir et blanc où germe déjà tout le cinéma de Nolan
Ce qui rend la ressortie passionnante, c’est qu’elle permet de vérifier une intuition que les cinéphiles répètent depuis des années : tout le cinéma de Nolan est déjà là, en germe, dans ces soixante-dix minutes tournées en noir et blanc. La narration non linéaire, la manipulation du spectateur, le récit qui joue avec le temps et l’ordre des séquences, l’obsession du double et de la filature, la structure mentale du thriller, la fascination pour l’homme qui observe et se perd dans ce qu’il observe, voilà ce qui deviendra Memento, Insomnia, Le Prestige, Inception et, plus tard, Tenet. On y trouve même le goût du dispositif à contrainte, cette manière de construire un film autour d’une règle formelle que Nolan n’a jamais abandonnée, même quand les budgets se sont comptés en centaines de millions. Le voir sur grand écran, vingt-cinq ans après, c’est assister à la répétition générale d’une œuvre qui n’a cessé ensuite de se déployer, un peu comme si l’on découvrait le premier carnet d’un peintre devenu académicien. Et le noir et blanc, loin d’être un pis-aller de fauché, donne au thriller une texture sèche, une dureté documentaire, un grain qui préfigure les expérimentations visuelles de son auteur.
l faut dire un mot du contexte, car cette ressortie ne tombe pas du ciel. Nolan, ces derniers mois, bénéficie d’une vague d’attention qui ressemble à une consécration muséale : TIFF a monté une rétrospective intitulée Christopher Nolan : Grand Designs, où Following a été reprogrammé en juillet avec une conférence, et des cinémas américains comme Regal l’ont remis à l’affiche pour une séance unique en janvier. Autrement dit, le premier film du cinéaste a entamé, ailleurs, une seconde carrière de classique, et la France, pays qui se targue d’être la patrie de la cinéphilie, était en train de rater le coche. Que Motel Film et ESC Films s’en emparent pour une sortie en juillet 2027 est donc autant un geste patrimonial qu’une opération commerciale parfaitement calculée : on vend enfin au public français ce qu’on lui a fait miroiter pendant deux décennies en DVD et en VOD.
Reste une question, discrète mais réelle : qui ira le voir ? Following n’a ni stars, ni effets, ni spectaculaire ; c’est un film rugueux, court, austère, dont l’intérêt principal est généalogique. Il trouvera son public dans les cinémas d’art et d’essai, les rétrospectives, les salles qui savent programmer une curiosité en marge, et sans doute auprès des étudiants en cinéma qui n’y avaient jamais eu accès autrement que sur un écran d’ordinateur. Ce n’est pas le grand rendez-vous de l’été 2027, mais c’est probablement l’une des séances les plus utiles de la saison : celle où l’on comprend, en direct, comment une œuvre commence, par une caméra à l’épaule, un week-end libre et six mille dollars misés sur une idée de récit. Il y a vingt-cinq ans, personne ne pariait un centime sur ce film. Aujourd’hui, on le ressortira en salle comme une pièce d’histoire. Le cinéma, parfois, sait rendre justice, avec un retard considérable.


