Deux univers aux antipodes, que tout semblait opposer : d’un côté, Kim Kardashian, impératrice du shapewear conquérant et de la lingerie qui comprime là où il faut, reine d’un empire SKIMS bâti à coups de photos léchées et de storytelling millimétré ; de l’autre, Ludovic de Saint Sernin, l’enfant terrible de la mode parisienne, chantre d’une sensualité queer assumée, de la maille dorée et de la nudité réfléchie. On aurait pu croire à un rendez-vous raté entre le silicone marketing et le subversif de sentier. Or voilà que les deux annoncent une capsule commune, et que le choc des contraires accouche d’une promesse plus intrigante qu’il n’y paraît de prime abord. La collection, limitée, s’annonce comme le mariage le plus inattendu de la saison.
SKIMS x Ludovic de Saint Sernin : une capsule puisant dans les années 90 et l’archive de Kim
Car il faut bien admettre que le pressentiment courait depuis des mois. Dès décembre 2025, des sources de marché murmuraient que la marque de Kim Kardashian avait engagé des pourparlers avec le designer basé à Paris, cet énergumène capable de faire d’un simple fil de métal une pièce de désir. La rumeur, d’abord étouffée dans les colonnes spécialisées, a fini par se confirmer : oui, la rencontre aurait lieu. Et l’intéressée elle-même n’a pas boudé son plaisir, lâchant dans un entretien ce cri du cœur d’une franchise toute américaine : « Je ne m’étais jamais sentie aussi sexy. » On appréciera la modestie de la formule, mais le compliment est sincère, et l’on devine, à travers cette confidence, le plaisir gourmand d’unempire qui se découvre enfin capable d’un brin de malice. La capsule, exclusivement disponible sur Skims.com ainsi que dans les boutiques phares de New York, Los Angeles, Londres et Dubaï, tirera sa substantifique moelle du style des top models des années 90, ces silhouettes langoureuses, drapées dans des pièces fluides et chargées d’une puissance presque animale, tout en puisant dans l’archive personnelle de la fondatrice, comme si celle-ci consentait enfin à ouvrir le placard secret de ses propres mythologies.
Ludovic de Saint Sernin, un poil à contre-courant du commerce
Il y a là, au fond, quelque chose de savoureux : le mariage d’une machine à cash calibrée au millimètre avec un créateur dont l’ADN même consiste à ne jamais viser le confort du plus grand nombre. Saint Sernin, formé dans le sérail de la mode parisienne, s’est construit une réputation d’artisan du trouble, d’esthète pour qui la maille qui épouse le corps, le satin qui coule, l’œil de métal qui cloque valent mieux qu’un logo apposé en grand. Ses défilés, volontiers solennels, célèbrent une forme de gravité sensuelle, presque liturgique, où la peau devient une matière noble. Rien de tout cela, en théorie, ne cohabite naturellement avec le vocabulaire bon enfant du shapewear, à moins que les deux parties n’aient flairé, chacune, ce que l’autre apporte : à la marque de sportswear intime, une respectabilité de créateur et un vernis de désirabilité arty ; au couturier, une exposition planétaire, une fabrication à grande échelle et l’accès à une audience que ses propres boutiques n’atteindront jamais. Les mariages de raison, en mode, font parfois les plus belles noces.
Cette opération commerciale s’inscrit, du reste, dans une stratégie que SKIMS déroule avec une opiniâtreté méthodique : en 2026, la griffe a multiplié les capsules, du micro swimwear léopard aux collaborations avec des créateurs émergents comme Vettese, signant d’ailleurs sa toute première alliance avec un designer de cette trempe en juillet dernier. Kim Kardashian n’a jamais caché son appétit d’architecte : elle veut transformer un simple label d’undergarments en véritable maison de mode globale, et pour cela, elle collectionne les signatures comme d’autres collectionnent les sacs. L’alliance avec Ludovic de Saint Sernin, dernier jalon en date, confirme cette ambition d’hybridation : marier le peep-show intime au registre du luxe, l’efficacité du coton stretch au fantasme de l’atelier. Reste à savoir si la greffe prendra. Les looks aperçus en juillet dernier, lorsque la rumeur battait son plein et que les observateurs surprenaient les deux protagonistes main dans la main, laissaient deviner un vestiaire nocturne, sombre, découpé comme une silhouette de film, quelque part entre la robe moulante de studio et le body de scène. Un avant-goût suffisamment ambivalent pour que l’appétit persiste.
Au bout du compte, voilà une rencontre qui résume assez bien l’état de la mode contemporaine : une industrie où les flux de trafic et les identités esthétiques circulent en vase clos, où le prestige se monnaie contre l’exposition, et où l’on feint de découvrir que le commerce et l’art du vêtement ne font, depuis toujours, qu’une seule et même chose. Saint Sernin apportera-t-il une once de ce frisson qu’il cultive sur les podiums à la lingerie de masse ? La márque industrielle saura-t-elle préserver l’acuité d’un designer qui, jusque-là, n’a jamais cédé à la tentation du nombre ? Les deux camps y trouvent leur compte sur le papier ; la seule vraie question est celle que tout le monde se pose en silence : jusqu’où une signature peut-elle se diluer avant de perdre son sel ? La réponse, comme souvent en pareil cas, se mesurera non pas à la communication qui l’auréole, mais à la collection elle-même, quand elle envahira les rayons et que les premières pièces se retrouveront, de fait, sur un corps qui n’est plus celui des podiums.


