C’est un rituel immuable, presque rassurant de bêtise. À chaque Grand Chelem, alors que des athlètes surhumaines repoussent les limites de la biomécanique à coups de services à 200 km/h, le grand public et une poignée de consultants poussiéreux préfèrent convoquer un conseil de discipline pour statuer sur la longueur d’un ourlet ou le coefficient de réflexion d’un sequin.
Cette année, à Roland-Garros, c’est Naomi Osaka qui a commis le crime de lèse-tradition. Entrée sur le court en armure de haute couture signée Kevin Germanier, la Japonaise s’est dépouillée pour révéler une robe dorée Nike étincelante. Sa faute ? Avoir comparé son allure à la tour Eiffel qui scintille et, surtout, avoir rappelé une vérité qui dérange : « Les sportifs font partie du show-business. »
Il n’en fallait pas plus pour réveiller la police du bon goût rétrograde. Les critiques ont immédiatement fusé, oscillant entre le reproche de « transformer le court en podium » et l’accusation feutrée de manquer de respect à l’« étiquette ». Un refrain tristement usé qui cache mal une obsession tenace : celle de policer le corps des femmes, de préférence en exigeant d’elles qu’elles soient performantes, certes, mais surtout discrètes. Sages. Invisibles en dehors de leurs statistiques.
« Je ne parle pas beaucoup, donc je peux parler à travers mes vêtements. Je peux être aussi « bruyante » que je veux. » — Naomi Osaka
L’éternel retour du puritanisme sportif
L’histoire du tennis féminin est une longue frise chronologique de paniques morales texturisées :
- 1985 : Anne White ose le justaucorps en spandex blanc à Wimbledon. Verdict ? « Inapproprié », prière de remettre une jupe.
- 2018 : Serena Williams joue en combinaison intégrale noire à Roland-Garros (pour des raisons médicales de circulation sanguine). Verdict ? Interdiction immédiate au nom du « respect du jeu ». Serena répond l’année suivante en jouant… en tutu.
- 2026 : Naomi Osaka brille en doré. Verdict ? Les puristes s’étouffent avec leur panama.
Ce contrôle des corps s’enracine souvent dans un double standard genré particulièrement rance. Quand les joueurs masculins cassent des raquettes, hurlent sur les arbitres ou arborent des coupes de cheveux improbables, on salue leur « personnalité », leur « rage de vaincre » ou leur génie rebelle. Quand une femme décide d’occuper l’espace visuel avec une robe à paillettes pour pallier son anxiété sociale et s’exprimer sans parler, elle est jugée frivole, narcissique ou déstabilisée.
Heureusement, le constat d’Annabel Croft résume parfaitement la situation : porter une telle robe demande une confiance en soi monumentale. Il faut être capable de soutenir le poids des regards et de jouer le tennis qui va avec. Osaka a gagné son match. La robe n’était pas une distraction ; c’était son armure.
Que les nostalgiques des jupes plissées blanches en flanelle se fassent une raison : le tennis moderne est afro-pessimiste, américano-centré, infusé de streetwear, de paillettes et de militantisme. Les joueuses ne demandent plus la permission de s’habiller ; elles imposent leur propre récit. Laissez donc Osaka scintiller en paix, et concentrez-vous plutôt sur la trajectoire de ses balles. Elles, au moins, vont de l’avant.


