L’amour survivra-t-il à des vies de 1.000 ans ?

Il y a des livres sur l’intelligence artificielle qui parlent de productivité, de marché du travail ou de croissance économique. Et puis il y a ceux qui s’attaquent à quelque chose de beaucoup plus sensible. Avec Vivre 1.000 ans. Quand l’IA règne et la mort recule : rêve ou cauchemar ?, Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos imaginent un futur où la technologie ne transforme plus seulement notre travail, mais aussi nos relations humaines les plus intimes.

Le postulat du livre est simple : si l’intelligence artificielle progresse plus vite que prévu et que la médecine repousse radicalement le vieillissement, alors toute notre organisation sociale devient instable. Le couple, la fidélité, la parentalité ou même la notion de famille pourraient être profondément bouleversés.

« Je ne crois pas qu’un amour peut durer 1000 ans », tranche Alexandre Tsicopoulos dans notre entretien. « En France, on a déjà un mariage sur deux qui se termine. L’amour passionnel, je ne crois pas qu’il dure à l’épreuve du temps. L’amour a toujours été compris dans une finitude. »

L’intimité face aux robots humanoïdes

L’un des aspects les plus troublants du livre concerne l’évolution de l’intimité humaine à l’ère des IA conversationnelles et des robots humanoïdes. Pour Alexandre Tsicopoulos, le risque principal est celui d’un glissement affectif vers la machine. « Avec une personne, on est challengé, critiqué, humilié, ce sont des contraintes. L’IA est toujours gentille, elle répond tout le temps », explique-t-il. « On a une possibilité de basculement, d’une génération qui bascule dans les bras de ChatGPT. »

La réflexion rejoint un phénomène déjà étudié par Nature autour des relations émotionnelles développées avec les IA conversationnelles.

Laurent Alexandre pousse le raisonnement encore plus loin en évoquant l’arrivée des robots humanoïdes réalistes : « Avec un métal froid, c’est difficile ; avec un robot chaud, c’est plus facile », affirme-t-il en parlant des humanoïdes dotés d’une peau synthétique à 37 degrés. Selon lui, le contexte social actuel accélère cette évolution. « Nous sommes dans une époque où le sexe est plus difficile, où tout le monde exige un plaisir partagé, demande des autorisations avant le sexe », analyse-t-il.

Le livre rejoint ici l’imaginaire du film Her, dans lequel un homme tombe amoureux d’une intelligence artificielle nommée Samantha. Sauf qu’en 2026, cette fiction paraît de moins en moins abstraite.

La famille survivra-t-elle à des vies de 1.000 ans ?

Au-delà du couple, les auteurs imaginent surtout une explosion des structures familiales traditionnelles. Si l’on vit plusieurs siècles, que devient la famille nucléaire ? « Ça aura un impact sur la famille, on va se retrouver avec une multitude de familles. On va détruire la famille nucléaire », estime Alexandre Tsicopoulos. « Ça va poser un problème du repas du dimanche. »

Laurent Alexandre, lui, conserve une vision paradoxalement plus conservatrice sur ce point. Selon lui, la famille pourrait devenir un refuge psychologique face à la violence des mutations technologiques. « La cellule familiale reste essentielle », affirme-t-il. « La famille sera un rempart plus solide que les autres institutions et elle permettra de supporter les transformations technologiques incessantes. »

Cette tension traverse tout l’ouvrage : fascination pour les avancées scientifiques d’un côté, inquiétude profonde sur leurs conséquences humaines de l’autre.

Une génération déjà angoissée par l’IA

Les deux auteurs insistent aussi sur la montée d’une anxiété générationnelle liée à l’intelligence artificielle. Pour Alexandre Tsicopoulos, beaucoup de jeunes vivent actuellement dans une forme de déni : « On se conforte dans le fait qu’elle ne va pas nous remplacer. Mais cette stratégie s’effondre. »

Laurent Alexandre va encore plus loin et anticipe une hausse des troubles psychologiques liés à cette transition technologique. « Cette révolte des jeunes contre l’IA va entraîner des troubles sociaux, des troubles psychologiques », affirme-t-il.

Des inquiétudes qui rejoignent plusieurs analyses récentes publiées par MIT Sloan Review sur les effets émotionnels des IA génératives et la peur du déclassement cognitif. Pour autant, ni Laurent Alexandre ni Alexandre Tsicopoulos ne sombrent totalement dans le catastrophisme. Tous deux reconnaissent également que l’IA pourrait devenir un outil d’écoute ou d’accompagnement psychologique pour certains adolescents ou jeunes adultes isolés.

« On peut se confier à ces machines, elles nous répondent sans nous juger », reconnaît Alexandre Tsicopoulos. Et derrière les scénarios futuristes du livre, une question revient sans cesse : dans un monde où les machines deviennent capables de simuler l’écoute, le désir ou l’empathie, que restera-t-il de spécifiquement humain ?

Entretien effectué dans le cadre des Apéro Talks.

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