Hubert-Félix Thiéfaine, rencontre avec le poète stratège

« D’aucuns me disent rebelle et d’autres ignifugé, mais mes divagations n’emmerdent plus personne« , poétise dans Stratégie de l’inespoir Hubert-Félix Thiéfaine. Trois ans après avoir décroché deux Victoires de la Musique grâce à Suppléments de mensonge (2011), écoulé à 150 000 exemplaires, le chantre électrisé vient de développer ses nouvelles satires dans un dix-septième opus studio.

« J’ai essayé d’écrire dans le désespoir comme dans l’enthousiasme. Ça ne marche pas du tout. »

Avec l’âme d’un « cloclo mécanique du rock’n’roll cartoon » aux lunettes fumées, Thiéfaine a décidé de confier cette fois-ci la coréalisation de Stratégie de l’inespoir à son plus jeune fils, Lucas. Avec l’effluve de ses cordes avant-gardistes et ses arrangements, l’adolescent redonne à l’album de son père toute la fougue de ses vingt ans. Non sans lui déplaire. Rencontre.

Quelle stratégie de l’inespoir avez-vous voulu mettre en place dans ce dix-septième album ?

Ce sont des mots que j’avais depuis longtemps en mémoire. Souvent, je cherche des titres de chansons avant de me mettre véritablement au travail d’écriture. C’était le cas pour « Médiocratie » mais également pour Stratégie de l’inespoir. J’avais ce titre dans les méninges depuis 2004. À cette époque, Internet n’était pas aussi répandu qu’aujourd’hui. Je n’avais qu’à disposition un dictionnaire Larousse de 1979 dans lequel ce mot n’existait pas. Par contre, on pouvait trouver la définition du mot « inespéré ». Il y avait une carte à jouer.

Comment définiriez-vous, alors, cet « inespoir » ?

C’est en fait, je crois, la définition évidente : l’absence d’espoir mais aussi l’absence de désespoir. Dans l’inespoir, nous ne sommes plus ni dans l’illusion de l’espoir, souvent décevante, ni dans la fiction provoquée par le désespoir. C’est finalement une sorte de « no man’s land » où l’on peut lâcher prise et prendre du recul. On y demeure lucide et donc davantage analyser ce qu’il se passe autour de nous. Par expérience, j’ai essayé d’écrire dans le désespoir et l’enthousiasme. Cela ne marche pas du tout. A contrario, l’inespoir est finalement très fertile pour l’imaginaire et la création. Dans la vie, il ne faut pas se faire dépasser par ses émotions. Il faut, au contraire, pouvoir les utiliser, en douceur.

Sur votre pochette, vos yeux sont bandés par des dessous féminins. Est-ce l’épicurien ou le condamné à mort qui veut s’exprimer dans Stratégie de l’inespoir ?

Pourquoi choisir (Rires) ? Il existe une symbolique très lourde dans le bandeau. Dans la mythologie grecque, par exemple, Thémis, l’une des femmes de Zeux, déesse de la justice, avait les yeux bandés. C’est aussi le symbole du condamné à mort, celui d’un homme qui n’a plus envie de regarder en face le monde tel qui est. Je n’arrive plus à supporter cette mascarade tissée de paraître et de gadget qui façonne notre quotidien. Il suffit de regarder, entre autres, les émissions de télé réalité pour s’en persuader. Pourtant, la télévision était au départ un bel instrument mais il a été détruit par une certaine catégorie d’humains. Lorsque l’on voit ce que ce média propose d’artistique, il y a de quoi mourir, de rire certes, mais mourir quand même !

Dans « Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot « coupable », paru en 1999 sur Le bonheur de la tentation, vous dressiez une liste de moments qui vous révoltaient, sous forme d’anaphore. Ont-ils évolué depuis 15 ans ?

Déjà, à l’âge de 15 ans, j’étais quelqu’un de révolté. La médiocrité, l’injustice, la bassesse humaine ont finalement suivi leur cours et ont grandi au fil des années. Donc, si je devais réécrire cette chanson en 2015, elle serait peut-être tout simplement plus indignée. Mais ce ressenti est toujours distillé dans de nombreux de mes titres. Tout comme la peur de voir ce monde devenir, bientôt, dépourvu d’émotions, d’inspiration, d’âme, de poésie.

Depuis toujours, votre travail est dicté par les rimes et les vers. Est-ce finalement une manière de faire tourner le monde dans le bon sens ?

La poésie peut assurément amener une certaine lucidité, de façon plus récréative ou ludique. On ne tabasse pas la tête des gens avec des doctrines ou des pensées. Au contraire, il faut essayer de clamer des idées d’une jolie façon. En musique, on tente en quelque sorte de dialoguer avec son auditoire. Voilà pourquoi la scène est un moment très privilégié et important pour moi. Elle permet de vraiment projeter ces mots de manière plus intense, grâce au souffle, et de les ressentir de la manière plus érotique qui soit, grâce aux applaudissements.

Qui peut aujourd’hui sauver ce monde, selon vous ?

Je crois à la jeunesse, aux mecs de 20 ans, comme mon fils Lucas avec qui j’ai enregistré cet album. C’est à eux que le monde appartient désormais. Ils peuvent apporter des choses bénéfiques et j’ai vraiment envie d’y croire. La vie est quand même une sorte de course de relais. On doit donc faire mieux que nos aînés et ne pas se laisser bouffer par les machines et ceux qui veulent que le monde ne fonctionnent que par elles. Sinon, nous allons revenir pour de bon à l’époque du Moyen Âge avec des seigneurs qui dirigeaient le monde et puis nous, sur la touche, qui balaierons leurs trottoirs.

Finalement, cette vision rend l’album plus rock, plus rebelle.

Oui. C’est grâce à mon fils qui en est aux commandes. Il a été élevé dans un univers très rock et il a plus d’énergie que moi pour faire fonctionner cette machine. Dans les années précédentes, je me suis laissé aller à d’autres expériences, peut-être un peu moins rock. Je devais le faire pour ne pas tourner en rond, quitte à me perdre un petit moment. Peu importe, au final, car elles m’ont apporté des choses nouvelles. Sur Stratégie de l’inespoir, j’ai totalement laissé le champ libre à Lucas, pour qu’il y insère toute la fougue de ses vingt ans. C’est peut-être pour cela que cet opus est également un peu plus rebelle que le précédent. Je suis redevenu plus lucide, en quelque sorte.

Depuis votre consécration aux Victoires de la musique, en 2012, où vous aviez reçu deux prix (Meilleur album de chansons pour Suppléments de mensonge et Victoire du meilleur interprète masculin de l’année 2012), ressentez-vous une pression supplémentaire, lorsque vous vous remettez à écrire ?

En réalité, je ressentais une pression lors de l’écriture de ce seizième album, Suppléments de mensonge. Et j’ai tout de suite senti que quelque chose de particulier allait se dérouler lorsqu’il est sorti en mars 2011. C’était plus fort que d’habitude. On peut dire que j’avais amorti le choc avant de recevoir ces deux prix aux Victoires de la musique – elles m’ont d’ailleurs fait très plaisir. Et pour répondre à cette peur, je me suis tout de suite remis au travail, dès le mois de mai 2011, juste après la promo. J’ai tout de suite commencé à travailler le titre « En remontant le fleuve », qui ouvre mon dernier album.

« Dans Suppléments de mensonge, je clame ma reconnaissance envers celles et ceux qui m’ont aidé à sortir la tête de l’eau ».

Habituellement, après la sortie de l’album, j’enchaînais deux ans de tournée et je prenais quelques vacances pour penser et commencer à écrire de nouveaux textes. Cette fois ci, tous les matins, pendant la tournée, je prenais ma guitare pour travailler à la fois la voix et les mélodies de nouvelles compositions. J’ai clôturé ma tournée à Londres en juin 2013. Et c’est finalement quelques mois plus tard, en novembre 2013, avec mon fils, lorsque je lui ai demandé d’enregistrer mes maquettes pour Stratégie de l’inespoir, que j’ai pu conjurer cette peur.

Peut-on dire que Suppléments de mensonge a été une sorte de pansement après votre burn out en 2008 ?

J’ai dû être hospitalisé en août 2008, à la suite d’un burn out. J’ai été contraint à une convalescence assez longue. Je travaillais à l’époque sur un album qui devait se baptiser Itinéraire d’un naufragé. Ce projet a été abandonné car je devais repartir sur de nouvelles bases. J’allais beaucoup mieux. Suppléments de mensonge est un album moins sombre dans lequel je clame ma reconnaissance envers celles et ceux qui m’ont aidé à sortir la tête de l’eau.

Aujourd’hui, vous sentez-vous plus heureux ?

Le mot heureux commence comme horreur, avec un grand H. Je déteste ce terme car les gens confondent le bonheur et le plaisir. Deux choses, qui sont pour moi, totalement différentes. Toutefois, je dirais qu’aujourd’hui j’ai atteint un certain bien être, une certaine forme de sérénité.

Et peut-être aussi un peu plus libre ?

Libre ? Je l’ai toujours été. Je suis un solitaire. J’ai toujours préféré la liberté au bonheur. Je me souviens d’une épreuve de philosophie, lorsque j’étais étudiant, qui opposait ces deux concepts. Déjà, à l’époque, j’avais fait mon choix : Liberté, mon capitaine ! Je crois que j’ai tenu toute ma vie comme cela. Je me suis toujours senti libre, et ce même si j’étais mal dans ma peau. J’aurai peut-être aimé vivre à une autre époque passée, mais je ne sais pas laquelle. Ce qu’il me dérange surtout, c’est la médiocrité et la connerie. Et malheureusement elles ont toujours existé, quelles que soient les années ou les périodes historiques.

Quels sont les auteurs qui vous permettent encore aujourd’hui de vous émanciper ?

Il y en a des milliers, des maîtres à penser… Je peux, par exemple me plonger dans les écrits de Thucydide ou d’Hérodote du V° siècle avant Jésus christ et enchaîner sur des textes de Mikhaïl Boulgakov. J’essaie de lire tout azimut, pour ne pas me sentir enfermer. Sur Stratégie de l’inespoir, c’est surtout le monde actuel qui m’a profondément inspiré. Souvent les citations viennent après. Par contre lorsque j’ai terminé un titre, je me rends souvent compte que mes idées ont pu être théorisées dans le passé, parfois bien mieux que ce que j’ai pu écrire. Peu importe : cela permet de me dire que je ne suis pas le seul à le penser, que je ne suis pas fou. De me justifier discrètement…

Il y a pourtant un « maître » qui a beaucoup compté pour vous : Léo Ferré. Que reste-t-il de son héritage ?

La façon dont il arrive à casser les structures de la chanson traditionnelle m’a toujours surpris et inspiré. Le personnage qu’il incarnait m’a intéressé d’emblée et cela continue. Sa mélancolie et sa tendresse lorsqu’il évoque, par exemple, les femmes est superbe. Voilà pourquoi, pendant des années, il m’a embarqué dans tous les sens. C’était même maladif car quelquefois je voulais être Léo à la place de Ferré. Cela a même duré un petit peu. Il fallait que je m’émancipe et que je ne devienne pas un mauvais clone. Voilà pourquoi à un moment, j’ai vraiment tapé du poing sur la table. Je ne voulais plus faire du sous-Léo Ferré. À l’époque, lorsque je faisais du cabaret, je commençais à avoir déjà un petit public qui me suivait. Cela me permettait de travailler mes chansons. Je jouais notamment «L’ascenseur de 22h43» et je sentais que je n’arrivais pas à aller plus loin. J’ai vraiment eu un déclic sur ce titre. Tout a commencé à rouler ensuite, j’ai enchaîné des chansons totalement cintrées comme «La Vierge Au Dodge 51». Je me suis senti libéré.

Si vous deviez désormais retenir le travail musical que d’un musicien contemporain, qui serait-il ?

J’aime beaucoup Max Richter en ce moment, un artiste d’origine allemande. J’avoue que l’un des derniers albums que j’ai écouté en boucle était le Vivaldi qu’il a recomposé (Recomposed by Max Richter: Vivaldi – The Four Seasons, ndlr). J’aime bien ce garçon qui est relativement jeune et qui arrive à faire du classique tout en résonnant pop rock derrière.

Stratégie de l’inespoir, de Hubert-Félix Thiéfaine, est sorti chez SME/SAS.

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